Lieutenant Lapierre

Jean Lapierre, le nouveau lieutenant politique de Paul Martin au Québec, est l'atout qui manquait au premier ministre. Avec cet ex-animateur de radio et de télévision qui lui servira de haut-parleur, M. Martin sera en mesure de se battre à armes égales avec le Bloc québécois aux prochaines élections.

Le Québec représente un enjeu important pour Paul Martin sur le plan électoral. Le Québec peut faire la différence entre un gouvernement majoritaire ou minoritaire si, comme c'est possible, les libéraux enregistrent des pertes en Ontario. Sur le plan personnel, il serait par ailleurs humiliant pour le nouveau premier ministre de ne pas faire au moins aussi bien que Jean Chrétien, qui a réussi à surpasser le Bloc québécois en matière de suffrages populaires aux dernières élections.

Pour faire mieux, M. Martin doit pouvoir obtenir une franche majorité de sièges au Québec, ce qui ne sera possible que s'il parvient à faire des gains auprès des francophones. Alors que, depuis un an, les libéraux avaient pris le dessus sur le Bloc de ce côté, l'arrivée de M. Martin semble avoir eu pour effet d'effacer cette avance.

La stratégie québécoise de M. Martin est tout à l'inverse de celle de M. Chrétien. Elle consiste à tenter d'établir des ponts avec les nationalistes du Québec. Le respect des compétences provinciales est devenu le mantra de son gouvernement. Sur le terrain, il avait toutefois besoin d'une caution nationaliste forte, capable de faire oublier l'intransigeance du tandem Chrétien-Dion.

L'arrivée de Jean Lapierre servira bien M. Martin, qui ne pouvait rêver de rien de mieux que de recruter un ancien membre fondateur du Bloc pour affronter les bloquistes. Au surplus, les qualités de communicateur de celui-ci combleront le handicap que le premier ministre a de ce côté. En français, il n'a ni l'aisance d'un Brian Mulroney ni la spontanéité d'un Jean Chrétien.

La mission de M. Lapierre est de convaincre les Québécois que leurs intérêts seront mieux défendus en élisant une forte délégation de libéraux aux Communes. D'entrée de jeu, il a attaqué la pertinence du Bloc à Ottawa en soulignant qu'il vaut toujours mieux se situer dans l'action plutôt que dans l'opposition. À cet égard, tout dépend du sens qu'on veut donner au mot «action». Si un nombre important de Québécois ont persisté depuis les élections de 1992 à voter pour le Bloc québécois, c'est qu'ils ont jugé que les actions du gouvernement fédéral les desservaient.

Quels intérêts du Québec M. Lapierre entend-il défendre? Cela reste imprécis. S'il a fait partie du Bloc, il a aussi voté en 1981 pour le rapatriement unilatéral de la Constitution. Il ne faut pas attendre de lui la grande réconciliation constitutionnelle du Québec avec le reste du Canada. Comme tous les autres politiciens fédéralistes, il ne croit pas opportun de relancer une négociation constitutionnelle. Ses ambitions, plus modestes, consistent à permettre au Québec «de participer au vrai pouvoir».

Nul doute que Jean Lapierre se battra pour que le Québec ait sa part du gâteau fédéral. C'est le moins que l'on attendra de lui. Saura-t-il réaliser davantage de choses, comme faire avancer certaines des revendications du Québec à une plus grande autonomie dans la fédération canadienne? Saura-t-il être plus que le simple porte-voix de Paul Martin et assumer un véritable leadership politique? Avant d'abandonner le Bloc québécois pour le Parti libéral, les Québécois voudront avoir une réponse convaincante à ces deux questions. Condamner la loi sur la clarté ne suffira pas.

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