Promesse tenue a son prix

Comme promis, le premier budget du gouvernement Trudeau présenté la semaine dernière est venu annuler la décision prise en 2012 par Stephen Harper de reporter de 65 à 67 ans l’âge pour percevoir la Sécurité de la vieillesse. Une bonne décision qui comporte un prix.

La prestation de Sécurité de la vieillesse (SV) constitue la base de la pyramide des revenus de retraite au Canada. Fixée à 6846 $ par année à l’heure actuelle, elle est indexée et versée à tous les Canadiens à partir de 65 ans.

Contrairement au régime des rentes (second étage de la pyramide) auquel seuls les travailleurs qui cotisent ont accès, la pension de SV est donc universelle. Mais quiconque gagne plus que 71 600 $ de revenus individuels dans une année doit en rembourser une partie l’année suivante, jusqu’à l’annuler complètement à 116 000 $.

Depuis 2013, il est possible de retarder le moment de recevoir la pension, auquel cas celle-ci est bonifiée de 7,2 % par année jusqu’à un maximum de 36 % atteint à 70 ans. Une option avantageuse pour qui travaille passé 65 ans.

À l’époque où il était ministre des Finances, le libéral Paul Martin avait voulu modifier le programme pour en réduire les coûts en modulant la pension en fonction des revenus du couple et non plus des individus. Cela aurait annulé son caractère universel, atteint à l’indépendance financière des femmes et transformé la SV en un gros programme d’aide sociale auquel seuls les plus pauvres auraient eu accès. Faute d’appui, il a fait marche arrière.

En 2012, Stephen Harper a voulu, à son tour, s’y attaquer en reportant de deux ans l’âge de la pension à partir de 2023. Encore là, l’objectif était de réduire les coûts dans un contexte où les gens vivent plus vieux et où on tente de les inciter à travailler plus longtemps.

Selon l’évaluation des conservateurs, la réforme allait faire économiser 10 milliards par année à l’horizon 2030.

Ce faisant, Ottawa aurait cependant fait grimper le taux de pauvreté de 6 % à 17 % chez les 65 et 66 ans, les privant non seulement de la SV, mais aussi du Supplément de revenu garanti (SRG) qui s’ajoute au montant de base chez les ménages les plus pauvres. Du coup, les provinces auraient vu leurs propres dépenses d’aide sociale exploser pour cette tranche d’âge.

 

Dans un rapport publié en 2012, le Directeur parlementaire du budget à Ottawa prévoyait que le gouvernement fédéral aurait la marge de manoeuvre nécessaire à long terme pour maintenir l’âge de la retraite à 65 ans. Cependant, son analyse tenait pour acquis qu’Ottawa maintiendrait une autre décision prise à l’époque, celle de limiter la hausse annuelle des transferts aux provinces en santé à la croissance du PIB au lieu des 6 % consentis par Paul Martin.

Cette nuance invite à croire que le gouvernement Trudeau ne sera pas pressé de rehausser le transfert en santé de façon importante et durable comme les provinces le demandent. Car s’il est vrai qu’il y aura de plus en plus de vieux, qu’ils vivront plus longtemps et que cela pèsera lourdement sur les coûts de la santé, ce sont ces mêmes facteurs qui imposeront un poids supplémentaire au plus gros programme fédéral qu’est la Sécurité de la vieillesse.

Selon les dernières données disponibles, les coûts de la SV qui sont entièrement couverts par les recettes fiscales passeront de 45,6 milliards à 60 milliards d’ici cinq ans, puis à 100 milliards en 2030, soit 3 % du PIB au lieu de 2,3 % aujourd’hui.

C’est beaucoup d’argent, et cela fait dire à certains que le gouvernement a agi de façon précipitée. Mais notre filet de sécurité sociale et celui des retraites sont construits en fonction d’un âge cible de 65 ans difficile à déplacer à moins de revoir la totalité du système. De toute façon, il existe aujourd’hui plusieurs moyens efficaces pour inciter les gens à repousser volontairement le moment de partir. En maintenant le statu quo, on évite que des milliers de personnes passent entre les mailles du filet.

Cela dit, le statu quo ne suffit pas. À partir d’aujourd’hui, il faut s’assurer que tous, les plus démunis mais aussi cette fameuse classe moyenne à laquelle M. Trudeau nous renvoie continuellement, disposeront de revenus de remplacement suffisants pour leurs vieux jours. Car si la SV est la base de la pyramide, le régime des rentes et les régimes d’entreprises en constituent les étages les plus importants. Or, c’est à ce niveau que le bât blesse et qu’il faut intervenir.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 31 mars 2016 07 h 20

    Éviter un énorme gâchis et raffiner davantage les coûts et bénéfices monétaires publics et privés.

    Vous avez raison de soutenir votre conclusion. Vous auriez pu insister davantage sur le fait que la prestation de revenu dite de base est imposable, contribue beaucoup à certaines économies régionales et augmente les dépenses taxables et non taxables. Elle ne renforce pas l'aggravation de l'écart dit disparités sociales reconnue par l'OCDÉ comme étant un important obstacle à l'amélioration de l'économie. Cela dit, le report de l'âge de retraite par l'ancien gouvernement Harper était inacceptable. Il aurait été humainement désastreux pour beaucoup de personnes occupant des emplois très exigeants en terme de santé physique ou mentale. Il vient un moment dans la vie où l'on doit diminuer le travail rétribué si l'on veut conserver un minimum de santé: ce moment arrive souvent avant 63 ans. Les travailleurs bénéficiant d'un régime d'assurance invalidité à long terme (un coût et des bénéfices) ou des meilleures conditions de travail (un coût et des bénéfices) pourront alors fortement diminuer leur tâche et quand même recevoir une bonne partie de leur revenus de travail. Les autres resteront au travail au péril de leur santé ou seront purement et simplement congédiés. On les retrouvera ensuite dans des emplois mal payés et ne mettant véritablement pas à profit une expertise qu'on aurait souvent pu conserver en leur donnant de meilleures conditions de travail (un bénéfice perdu). Beaucoup ne recevront que les prestations de la RRQ. On vient simplement de diminuer un énorme gâchis humain et économique.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 1 avril 2016 17 h 49

    Seulement 0.7% du PIB de plus ?


    La chose est possible que si le taux de croissance se maintient à quelques 3.8% par année (hors inflation). Ce me semble pour le moins optimiste..., la moyenne des 15 dernières années étant de 2.25% je ne vois pas pourquoi les 15 prochaines auraient une telle embellie!

    Si l'on reproduit le rythme de croissance que l'on vient de connaître le PIB sera de 2,615G$ au lieu des 3,333G$ que donnerait le taux de croissance optimiste sur lequel table le GV. Du coup on se rapproche d'une part de 4% du PIB pour 2030 (3.8% pour être précis). Ce scénario de maintient de croissance implique un déplacement de richesse de l'ordre de 40 milliards$ en faveur des prestations fédérales, chose qui ne peut se faire sans un solide grincement de dents, même avec l'atténuation que l'inflation peut faire !