Foire alimentaire

La Commission de l'agriculture, des pêcheries et de l'alimentation croyait avoir bien ciblé le débat. Elle souhaitait discuter des nouveaux enjeux de la sécurité alimentaire: OGM, traçabilité, étiquetage. Mais après une seule journée d'audiences, un député s'étonnait: «Des éclairages tout à fait différents arrivent de tout bord, tout côté»! Le sujet est en effet plus complexe et plus paradoxal qu'il n'y paraît.

Où s'arrête la sécurité alimentaire? Certainement pas aux sujets qui font les manchettes. En effet, qu'est-ce que la crainte d'une vache folle en regard de l'explosion actuelle de l'obésité, elle-même liée à un engouement fou pour le prêt-à-manger? Comment régler le cas des OGM — bons ou mauvais, nul n'arrive à trancher — alors que l'information qui apparaît déjà sur les aliments est loin d'être claire pour les gens? Et les grandes sources de problèmes alimentaires restent les commerces négligents et la propre étourderie des consommateurs, qui s'intoxiquent eux-mêmes.

Il est d'ailleurs heureux que ces aspects très terre à terre se dégagent des premières audiences de la commission, démontrant à quel point celle-ci devra faire preuve de mesure et brosser un portrait d'ensemble de la situation avant de tirer des conclusions.

Ainsi, le groupe Équiterre a bien raison de souligner à quel point les produits biologiques ont le vent dans les voiles. Mais le phénomène pourrait finir par buter sur un autre constat, souligné par l'Ordre des diététistes: le Québec cuisine de moins en moins. À l'heure où le marché de l'oeuf sans coquille est en expansion (casser un oeuf, c'est si long!), qui restera-t-il pour cuisiner la bette à carde bio, même disponible dans tous les supermarchés du Québec? Une élite, guère représentative de la population.

Or la population a un souci quand elle fait son épicerie: combien ça coûte? On dit que dans le domaine de l'alimentation, les consommateurs acceptent de payer 4,5 % de plus pour un produit si celui-ci a un avantage ajouté. Pas davantage. De plus, les Québécois ne consacrent que 17 % de leurs revenus au panier d'épicerie, contre 24 % pour les Français. On peut souhaiter un rattrapage, mais il faut voir qu'ici, l'attrait pour une alimentation de qualité date d'une décennie seulement, peut-être deux, une plume face au poids des traditions culinaires françaises.

Des observateurs notent par ailleurs l'influence de nos propres traditions: c'était avant-hier que nos grands-parents se procuraient gratuitement les légumes du quotidien dans leurs champs; hier qu'ils les fournissaient gracieusement à la parenté en ville. C'est dire l'ajustement à faire pour accepter de payer à leur juste prix des carottes de bonne tenue.

Les mises en garde de Laurent Pellerin, de l'Union des producteurs agricoles, ne sont donc pas à ignorer, en matière de traçabilité, par exemple. Le système, qui permet de repérer une vache folle en un clin d'oeil, est formidable. Mais il a un coût. Celui-ci est de trois dollars lorsqu'il s'agit d'étiqueter un boeuf, et comme l'animal vaut 1200 $, ces frais passent quasi inaperçus. Mais que dire de l'agneau qui vaut 100 $ et pour lequel l'étiquette de traçabilité coûte deux dollars? Et le poulet, et les oeufs? Les consommateurs sont-ils disposés à payer une telle gestion du risque?

Des groupes ont invité la commission à éviter les solutions simplistes. Mais vu l'ampleur du dossier, la simplicité est aussi une voie. Les cours d'économie familiale ont été retirés des écoles secondaires au motif que cela relevait des familles alors que, dans les faits, celles-ci ne transmettent plus d'héritage culinaire. Dans une société alarmée par son rapport à l'alimentation, sans repères autres que médiatiques, il y a peut-être des retours en arrière aussi élémentaires que celui-là à envisager.

jboileau@ledevoir.ca