Double fond?

L’« acceptabilité sociale » est une tarte aux pommes d’apparition récente. On scrute le concept actuellement à l’Assemblée nationale pour voir comment il pourrait se traduire dans la manière dont le trio gouvernement, promoteur et population pourrait mieux fonctionner ensemble. Exercice utile ou futile ?

Il en va de la notion d’« acceptabilité sociale » comme de celle de « gouvernance ». Un nouveau mot séduisant, lénifiant, qui donne l’impression d’une nouvelle vertu. « L’acceptabilité sociale est un terme récent pour qualifier un phénomène complexe, mais pas si nouveau », écrivent avec sagacité Marie-José Fortin et Yann Fournis, de l’UQAR, dans un compte-rendu d’un forum sur le sujet (mars 2015). Au XIXe siècle, Tocqueville fit remarquer que les « hommes des pays démocratiques » raffolaient des « termes abstraits ». Or, ceux-ci, notait-il, étaient comme « une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie » ! Leur défaut : voiler la pensée, rendre « l’expression plus rapide et l’idée moins nette ». L’acceptabilité serait-elle une de ces boîtes mystères ? En tout cas, le livre vert (« Orientations du MERN en matière d’acceptabilité sociale ») à l’étude actuellement souligne ceci d’emblée : « Bien qu’elle soit devenue incontournable, l’acceptabilité sociale ne fait pas l’objet d’une définition consensuelle. »

La nécessité d’une légitimation de tout projet en démocratie n’est pas un phénomène nouveau. Mais l’« acceptabilité » est devenue à la mode parce qu’il est moins « acceptable », moins faisable (en raison des nouveaux modes de communication) que jadis pour un promoteur, ou un gouvernement, de réaliser un projet sans que la population l’accepte d’une manière ou d’une autre. Au risque de susciter des syndromes « pas dans ma cour », induits par des minorités déterminées, risquant de bloquer tout développement. Comment rendre un projet acceptable, légitime ? Le livre vert, fort en généralités, conclut que beaucoup dépend de la « qualité du processus de consultation publique ». L’entreprise et les gouvernements doivent de plus en plus travailler en amont, livrer une « information pertinente, claire, transparente et accessible ». C’est, au fond, du sens commun.

Une fois élus, les gouvernants ne peuvent plus se fonder uniquement sur le mandat obtenu. Entre les élections, ils doivent respecter les modes de consultation en place afin de s’assurer de l’appui des électeurs. La tentation est souvent grande de les contourner, d’adopter des décrets ou des lois d’exception. Pensons au projet de port méthanier à Lévis : le gouvernement Charest avait écarté la Commission de protection du territoire agricole ; pensons à la gestion chaotique de l’irruption de l’industrie du gaz de schiste. Et, plus récemment, le projet Énergie Est de TransCanada, où le gouvernement semble toujours être à la remorque des groupes environnementaux pour faire respecter les lois du Québec. Rien pour favoriser l’« acceptabilité »…

Du reste, pour les gouvernants contemporains, suivre les mouvements de l’opinion est évidemment essentiel. Pour ce faire, ils se fondent sur les sondages d’opinion. Si, dans l’histoire de la démocratie, cette invention fut globalement un progrès, elle semble aujourd’hui révéler quelques défauts, dont le fait de ne pas donner assez de temps aux répondants pour réfléchir, au risque de se borner aux impressions. Il serait temps que des gouvernants courageux fassent évoluer le sondage vers une nouvelle version délibérative : après avoir fait un premier sondage traditionnel sur une question, convoquer les gens composant l’échantillon pendant quelques jours afin de les mettre au contact des experts et militants sur cette même question. Puis, faire un second sondage. Ainsi, on aurait un meilleur reflet de ce que serait l’opinion si les citoyens avaient pris le temps de réfléchir.

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16 commentaires
  • - Inscrit 16 mars 2016 07 h 50

    Un façon de contourner le "principe de précaution" ?

    Le danger est que ce concept ne connaisse le sort du concept « développement durable ». Celui-ci, pourtant bien défini dans le rapport Brundtland et lors la conférence de Rio (1992), a été utilisé toutes les sauces par les divers intervenants de la « gouvernance » mondiale (gouvernements, institutions financières et ONG) et varié selon qu'on insistait sur son volet économique, social ou environnemental.

    Le risque est de se rabattre sur le concept d’« acceptabilité sociale » comme d’un moyen pour ne pas appliquer un autre concept autrement plus exigent qui est le « principe de précaution » qui consiste à s’abstenir d'une action comportant un risque aussi longtemps que l'action n'est pas prouvée sécuritaire.

    À mon avis, les événements exigeant l'acceptation sociale, pour être effectifs et ne pas tomber dans le domaine de la propagande ouvrant voie sur des décisions indésirables, doivent être l'objet d'un référendum.

    • Aline Tremblay - Abonnée 16 mars 2016 11 h 12

      Monsieur Hubert,

      Merci pour votre commentaire. J'ajoute que le recours au référendum devrait être utilisé fréquemment.

      Malheureusement, au Québec, ce moyen est utilisé comme un épouvantail par les fédéralistes. On a qu'à se rappeler l'élection de 2014.

      Il faut redonner ses lettres de noblesse à ce moyen, afin de revenir à plus de démocratie et contrecarrer le pouvoir des lobbies. De plus, l'usage plus fréquent du référendum permettrait de relever le niveau de maturité politique de la nation québécoise, de veiller au grain entre deux élections. En ce sens, l’idée de faire évoluer le sondage vers une nouvelle version délibérative ne m’apparaît pas à la hauteur des enjeux que nous avons collectivement à relever. Apprivoiser le référendum : pourquoi pas?

      La Suisse devrait nous inspirer.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 mars 2016 12 h 05

      LE référendum... mais à quel niveau? Des Canadiens ont proposé un référendum pancanadien sur Énergie Est. En quoi serait-il moins démocratique qu'un référendum tenu uniquement dans les municipalités traversées?

      Il y a quelques années, les gens de Murdochville avaient décidé, par référendum, que l'ensemble des Québécois devait les indemniser pour l'abandon de leurs maisons. De quel droit?

  • Robert Aird - Abonné 16 mars 2016 08 h 05

    Et le gouvernement, lui arrive-t-il de réfléchir?

    Franchement, je pense que les élus auraient aussi intérêt pour leur éviter d’agir stupidement de consulter les experts et les militants. Tant qu’ils ne considèrent pas les porte-paroles de puissants lobbys comme celui de Transcanada comme des experts objectifs travaillant pour le bien commun.

  • Sylvain Rivest - Inscrit 16 mars 2016 08 h 32

    Que d'hypocrisie!

    On peut réfléchir longtemps sur l'acceptabilité sociale, ça ne veut rien dire.
    Ce n'est pas l'opinion du peuple qui importe pour notre gouvernement. C'est la façon de l'interpréter pour qu'elle corresponde aux désirs de ce québécois de service, le docteur couillard.

    De toute façon, que vaut l'opinion de gens qui ignorent tout ce qui se joue en coulisse? Nous sommes gouvernés par des gens incompétents qui n'ont aucunement à cœur l'avenir de la population qu'ils gouvernent.

    L'acceptabilité sociale c'est un peu comme aller à la confesse et à sa sortie savourer les bonbons volés.

  • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 16 mars 2016 10 h 23

    L'acceptabilité sociale n'est ni un quelconque sondage et encore moins un référendum.


    Dans le cas qui nous préoccupe, la construction ou non du pipeline Énergie Est, la seule et unique façon de régler ce litige est par référendum, à condition toutefois que les Québécois soient honnêtement renseignés sur les avantages et les désavantages de ce projet.

    La simple "acceptabilité sociale", parce qu'elle ne signifie rien, ou un quelconque sondage, parce que plus ou moins biaisé, ne peut d'aucune façon autoriser cette méga installation qui engagera, et pour les générations à venir, plus de problèmes à résoudre que de véritables progrès.

    Nous savons aujourd'hui qu'une fois construit ce pipeline qui traversera quelques 860 cours d’eau du Québec, dont 117 rivières avec des tuyaux d'un mètre de largeur, pourrait ne jamais être démoli!
    Voir http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-s

    Pas de projet de pipeline Energie Est sans un référendum québécois sur cette question.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 mars 2016 14 h 28

      tout à fait d'accord avec vous sauf que...il nous faut trouver un "honnête" communicateur et/ou un outil de communication "hors pair" qui puisse rejoindre le Citoyen québécois et lui donner l'heure juste.

      Une personne telle un Alexandre Shields, me conviendrait parfaitement...

  • Yves Côté - Abonné 16 mars 2016 10 h 36

    Toutes les sociétés se transforment...

    Toutes les sociétés se transforment au fil de temps.
    De figer une acceptibilité sociale dans un texte de loi ou pire, dans une déclaration constitutionnelle, est donc non seulement une aberration, mais un piège qui tôt ou tard, en viendra inexorablement à bloquer de manière réactionnaire l'évolution de celles qui s'aventureraient à le faire.
    Ce qui ne ferait alors le bonheur qu'aux plus puissants et possédants de celles-ci.
    Et cela, quelque soit l'intention première, la nature, le sujet, ou le prétexte..., de l'acceptabilité sociale en question.
    En clair, à mon avis, l'idée de l'actuel gouvernement Couillard n'est rien d'autre qu'un piège à cons pour enfermer les Québécois et le Québec dans un processus de régression culturelle et sociale.
    Ce qui ne mérite de notre population, qu'un refus absolue de toute possibilité de développement.

    Merci de m'avoir lu.