Les marionnettes

À la gouverne politique du Myanmar est installé depuis mardi, pour la première fois en un demi-siècle, un président civil issu d’élections libres. L’événement est en soi historique, extraordinaire. Il témoigne de la résilience du mouvement démocratique birman emmenée par Aung San Suu Kyi et sa Ligue nationale pour la démocratie (LND) par rapport à l’incessante répression exercée par la clique des militaires pour tenter de les briser.

Pour avoir remporté la majorité des sièges aux élections générales de novembre dernier, c’est Aung San Suu Kyi qui aurait dû être présidente. Mais empêchée de le devenir par un article de la Constitution taillé sur mesure par les militaires en 2008, la « Dame de Rangoun » a contourné la difficulté en désignant l’un de ses vieux compagnons de route, Htin Kyaw, économiste de formation, pour occuper officiellement la fonction. Dans le monde bizarre de la « transition démocratique » birmane, il est entendu que cette dernière, pour l’avoir souvent répété, sera « au-dessus du président » et qu’elle tirera les ficelles en coulisse.

Si tant est qu’il y ait des ficelles à tirer. De quel pouvoir, en effet, disposeront exactement la marionnette et sa marionnettiste ? Laissant la LND se rendre maître du Parlement, l’armée tient toujours les clés du dispositif qu’elle a mis en place sous la forme de sa « feuille de route vers une démocratie florissante et disciplinée ». C’est que, dans le gouvernement qu’Aung San Suu Kyi formera d’ici quelques semaines, les militaires conserveront le contrôle direct des ministères clés de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières, tout en gardant une emprise contiguë sur l’économie nationale par l’entremise des deux grands conglomérats qu’ils contrôlent…

Moins transition démocratique, donc, qu’ajustement stratégique permettant à la junte de se survivre sous un nouvel avatar. Ce que n’est évidemment pas sans savoir la Dame qui, pour avoir passé le plus clair des 25 dernières années en résidence surveillée, a appris à marcher sur des oeufs. S’amorce une délicate cohabitation.

Arrangement, au demeurant, dont sont tout à fait prêts à s’accommoder les pays occidentaux, à commencer par les États-Unis. Le Myanmar est un marché de consommation prometteur, riche en matières premières et en gaz naturel. Il est aussi, sur le plan géopolitique, un rempart contre l’expansion de l’influence chinoise.

La caste militaire se trouve au fond à avoir tiré les leçons des élections remportées par la LND en 1990, mais qu’elle avait refusé à l’époque de reconnaître. Face à l’indomptable opposition, elle s’arrange aujourd’hui pour conserver le pouvoir par d’autres moyens. Pour l’heure, elle y trouve drôlement son compte.

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