Cher, le papier !

Papiers Gaspésia, c'est la survie d'une région. La relance de cette usine est une question vitale pour la Gaspésie, ce coin de pays qui n'en finit plus d'agoniser. En soi, cette raison suffit pour justifier l'injection des 200 millions supplémentaires requis par les dépassements de coûts du projet. Mais l'opération mérite une collaboration plus soutenue de la part des premiers intéressés, tant les travailleurs que les entrepreneurs de la région.

Avant de fermer ses portes, victime d'une décision d'affaires d'Abitibi-Consolidated, il y a quatre ans, la Gaspésia de Chandler était considérée comme l'une des moins productives de l'industrie. Pour relancer l'usine, Québec, le Fonds de solidarité de la FTQ et Tembec ont dû s'engager à y investir rien de moins que 500 millions sous forme de capital et de prêt gouvernemental et à remplacer la fabrication de papier journal par celle de papier glacé.

D'entrée de jeu, il était évident que l'investissement représentait un risque. De la part du gouvernement, la décision fut essentiellement politique. C'est à la SGF qu'on a demandé de prendre une participation de 25 % (35 millions) au capital et à Investissement Québec de prêter 140 millions. Pour sa part, le Fonds de solidarité a répondu à l'appel de ses membres gaspésiens, tant ceux de l'usine que ceux de l'industrie de la construction, avec une participation de 50 % au projet (70 millions). Quant à Tembec, l'opérateur compétent, sa mise de fonds de 25 % au capital (35 millions) représentait un risque limité compte tenu de la formule de société en commandite retenue pour la gestion de l'usine.

Malheureusement, comme c'est souvent le cas lorsqu'on veut faire du neuf avec du vieux, on a sous-estimé les coûts de modernisation d'au moins 200 millions, les délais se sont étirés et, comme si cela ne suffisait pas, le chantier de 700 ouvriers a été victime de manoeuvres d'intimidation aussi improductives que coûteuses de la part d'«agents d'affaires» de syndicats soucieux de voir à ce que seuls des membres de la FTQ soient engagés sur le chantier, comme a pu le constater un enquêteur du ministère du Travail nommé à la suite de plaintes déposées par la CSN.

Vendredi dernier, faute de liquidités, la Gaspésia s'est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers en attendant que les investisseurs s'entendent pour le partage des 200 millions requis. Ce qui lui permettra du même coup de renégocier avec ses fournisseurs pour s'assurer du respect des futures échéances. Dommage que les décrets dans l'industrie de la construction s'appliquent à toutes les régions. Voilà un beau cas où les normes en vigueur à Montréal imposent des coûts excessifs pour la réalisation de projets en région.

À ce jour, le gouvernement a accepté d'ajouter 50 millions, montant qui correspond au pourcentage de sa participation au capital initial, et le Fonds de solidarité, un montant semblable, soit moins que sa participation au capital. Le Fonds en appelle à Québec pour qu'il fasse mieux, mais celui-ci refuse, on le comprend. Quant à Tembec, on attend toujours sa réponse en sachant qu'elle sera influencée par la réaction de ses actionnaires.

Si l'usine ouvre ses portes l'an prochain, comme il faut le souhaiter, elle n'embauchera que 200 ouvriers au lieu des 500 mis à pied il y a cinq ans. Mais le risque le plus sérieux qui plane sur le projet, c'est que celui-ci ne soit jamais rentable. Ce qui exigerait de nouvelles mises de fonds de la part du gouvernement et du Fonds de solidarité, tous les deux limités dans leur capacité de contribuer à un tel projet.

D'ici là, les ouvriers du chantier et ceux de l'usine doivent collaborer pleinement, y compris sur le plan des conditions de travail. Ce projet n'est pas celui du gouvernement mais le leur. Si on produit de nouveau du papier à Chandler, ce n'est pas parce que le marché en demande, mais parce que le reste du Québec est prêt à soutenir la Gaspésie.

jrsansfacon@ledevoir.ca