Le précédent Apple

Le bras de fer entre Apple et le FBI sur le décryptage du iPhone marquera un tournant dans l’évolution du droit à la vie privée. Un droit en érosion constante à l’ère de la surveillance de masse.

Ils ont tous les deux raison. Apple veut protéger la crédibilité de sa marque et la vie privée des utilisateurs du iPhone en refusant de répondre aux demandes d’assistance du FBI dans l’enquête sur l’attentat terroriste de San Bernardino. Et la police fédérale souhaite explorer toutes les avenues possibles afin de débusquer des complices potentiels de l’auteur du massacre qui a fait 14 morts, Syed Rizwan Farook.

Rien n’est simple quand le droit à la vie privée est mis en opposition à la sécurité nationale. Jusqu’à tout récemment, Apple prêtait assistance aux policiers, notamment pour déverrouiller des iPhone, pour autant que les enquêteurs obtiennent une autorisation judiciaire.

À la suite de la tuerie de San Bernardino, Apple a même partagé sans broncher les données du cellulaire de Farook déjà stockées sur son compte iCloud. Le problème ? La dernière sauvegarde du téléphone de Farook remonte à environ un mois avant son passage à l’acte. Le FBI s’en voudrait de ne pas « retourner toutes les pierres » et de laisser filer de présumés complices de l’auteur du pire attentat terroriste en sol américain depuis le 11 septembre 2001.

Le poids des symboles est lourd, mais il ne saurait occulter la gravité des exigences formulées par le FBI, avec l’assentiment du gouvernement Obama. Le FBI demande à Apple de créer un logiciel sur mesure afin de passer outre le système de cryptage de la nouvelle génération d’appareils mobiles.

À la suite des révélations d’Edward Snowden sur la surveillance de masse, Apple a considérablement renforcé la technologie de cryptage de ses appareils. Au-delà de dix tentatives erronées d’entrer le mot de passe, la mémoire du iPhone s’efface. Le FBI a besoin de l’aide d’Apple pour créer l’équivalent d’une « porte arrière » lui permettant de faire intrusion dans l’appareil sans risquer de compromettre les données.

L’avancement de l’enquête sur la tragédie de San Bernardino est le moindre des soucis dans cette affaire. À preuve, quelque 175 enquêtes, entre autres pour trafic de drogue et homicide, sont présentement dans un cul-de-sac aux États-Unis parce que les policiers sont incapables d’accéder aux appareils iPhone des suspects ou des victimes.

Si les tribunaux devaient donner gain de cause au FBI, le pouvoir d’intrusion des forces de l’ordre dans la vie privée des citoyens serait encore plus grand. Cette « porte arrière » pourrait être utilisée par des organisations criminelles, des pirates informatiques ou des agences de surveillance domestiques et étrangères. Il s’agirait d’un pas important vers la banalisation de la sursurveillance dans les nouvelles sociétés du numérique.

Le problème déborde largement les frontières américaines, puisque les précédents en matière d’enquête policière et d’entrave aux libertés civiles ont tendance à trouver un écho législatif au Canada, surtout lorsqu’il s’agit de lutter contre le terrorisme.

Lundi à New York, un juge a donné raison à Apple, qui refusait cette fois d’aider les policiers à accéder au cellulaire d’un présumé vendeur de drogue. Dans cette cause comme celle de San Bernardino, le débat juridique est centré sur une loi vieille de 1789, réinterprétée en 1977 par les tribunaux. Elle force les compagnies privées à prêter assistance aux policiers et à leur fournir des données (tel un registre des appels), sur autorisation judiciaire.

Le Congrès américain a entendu le FBI et Apple à ce sujet mardi. Il lui faudra prendre un virage vers la modernité sans compromettre les libertés civiles, le tout dans un climat de polarisation exacerbée de la politique américaine.

5 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 2 mars 2016 06 h 52

    Les présumées victimes de Ghomeshi

    Un des éléments de la défense dans le procès Ghomeshi est les nombreux échanges par courriel entre les présumées victimes.

    Comment la défense a-t-elle eu accès à ces échanges privés ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 2 mars 2016 19 h 20

      C'étaient des échanges entre les plaignantes et l'accusé; ce dernier avait dû les conserver...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 mars 2016 07 h 23

    Les faux prétextes du FBI

    Que cherche la police ? Les appels effectués par le terroriste ? L'utilisateur peut effacer l'historique de ses appels et sa liste de contacts, mais il ne peut effacer les factures antérieures chez son opérateur téléphonique (Telus, AT&T, etc.). À partir des factures électroniques que l'opérateur conserve, la police peut connaître toutes les personnes avec lesquelles un suspect a été en contact depuis des années.

    Ce que veulent les autorités policières américaines, c'est d'étendre leur espionnage industriel aux iPhones. Rappelez-vous de l'espionnage de la chancellière allemande; cet espionnage n'a été possible que parce qu'elle avait utilisé un téléphone non protégé.

    S’ils obtiennent le code de cryptage d’Apple — probablement utilisé ailleurs que sur les iPhones — les États-Unis obtiendraient accès aux textes échangés par messagerie électronique, aux courriels et aux documents annexés.

    La guerre au terrorisme devient donc le prétexte qui permet l’espionnage industriel massif. Plus besoin d’espions; les messages interceptés donnent la possibilité au gouvernement américain de refiler aux entreprises américaines l’information confidentielle qui leur permettra d’enregistrer avant tout le monde les brevets et inventions piratés d’entreprises étrangères. Dans les secteurs hautement stratégiques, cet espionnage peut aller du simple vol des plans d’étude jusqu’au pillage des données technologiques confidentielles.

  • Luc Le Blanc - Abonné 2 mars 2016 09 h 36

    Un prétexte pour ouvrir la porte

    Il n'y a sans doute rien d'intéressant dans le iPhone professionel de Farook. Il avait déjà détruit ses appareils personnels et la police a eu accès aux registres d'appels et autres données des tours cellulaires. Mais le FBI a choisi ce cas car il émeut (des innocents tués par un terroriste) et permettrait d'ouvrir la porte du déblocage de tous les iPhones futurs, et des dizaines en attente pour des crimes moins graves et donc moins impressionnants.

  • Raymond Lutz - Inscrit 2 mars 2016 13 h 52

    Quel attentat terroriste de San Bernardino?

    Cette fusillade était l'oeuvre de malades mentaux (comme c'est la plupart du temps le cas), pas de terroristes. cf "FBI: San Bernardino attackers didn’t show public support for jihad on social media" au Washington Post.

    En écrivant ce mensonge et en affirmant que "[Aple et le FBI] ont tous les deux raison", les media participent à l'enfumage médiatique du délire paranoïde sécuritaire.