Opportunisme électoral

Bien qu'il soit premier ministre depuis déjà deux mois, on ne savait encore trop quel genre de capitaine serait Paul Martin pour le Canada. Le discours du Trône présenté hier nous laisse voir qu'il naviguera tantôt à gauche, tantôt à droite, peut-être même un peu plus à gauche qu'à droite, question de s'adapter à la conjoncture électorale telle qu'elle semble se dessiner.

Il a été dit et redit que Paul Martin était un conservateur qui arrivait à point nommé à la tête du Parti libéral pour stopper la montée de la droite. Probablement est-ce parce que les sondages indiquent tous que le gouvernement libéral est bien en selle et que, s'il y a une menace qui se profile, elle vient plutôt de la gauche avec la remontée du Bloc québécois et du NPD, que M. Martin a voulu donner un coup de barre à gauche dans ce discours du Trône en mettant l'accent sur les politiques sociales.

On pourrait accuser le gouvernement d'opportunisme électoral tant le texte lu hier par la gouverneure générale, Adrienne Clarkson, cherche à être à tout pour tous. Qu'il s'agisse de santé, d'éducation, d'environnement, de développement urbain, de lutte contre le sida en Afrique, rien n'est oublié. Même l'économie sociale fait partie des priorités. M. Martin se fait vendeur de rêves. Dans dix ans, le Canada sera transformé, promet-il.

Ambitieux, le nouveau premier ministre l'est, ce qui n'est pas un défaut en soi. Déplorable est par contre la façon dont il entend s'y prendre pour atteindre ses objectifs. Il ressort clairement de l'intervention d'hier que, pour Paul Martin, il appartient au gouvernement central d'assumer le leadership dans la fédération. Certes, il promet de travailler de concert avec les provinces et de respecter leurs compétences. Si cela est, ce qui reste à démontrer, elles n'auront toutefois d'autre choix que de suivre les priorités déterminées par Ottawa pour bénéficier de son argent. Sur ce plan, ce gouvernement ne se démarquera pas du précédent, à moins qu'il ne consente aux provinces une forme de droit de retrait. Serait-il disposé par exemple à laisser le Québec utiliser selon ses propres priorités les sommes qu'il consacrera à l'amélioration des programmes de bourses d'études? On aimerait être étonné.

Les priorités de M. Martin sont multiples, à ce point qu'il se dégage même l'impression que l'on nage dans l'argent à Ottawa. Si on peut investir tout à la fois dans les soins de santé, dans les garderies, dans les services aux handicapés, dans l'éducation des autochtones, dans les municipalités, dans la recherche, dans la gestion de l'environnement, dans les dépenses militaires, ce doit être que l'on dispose de beaucoup de ressources. Pourtant, le ministre des Finances ne cesse de prévenir qu'il ne dispose que d'une marge de manoeuvre infime. Qui dit vrai? Probablement est-ce ce dernier, car les promesses du discours du Trône s'accompagnent d'un engagement formel: ce gouvernement n'entend pas revenir à la période des déficits. Attendons de voir si toutes ces promesses tiendront encore après le prochain budget.

Lorsqu'il est question d'argent, le côté conservateur de M. Martin reprend vite le dessus. La responsabilité fiscale est un a priori pour lui. Son insistance sur ce point dans le discours du Trône lui permet de ramener la barre à droite et de se soustraire aux attaques du nouveau Parti conservateur. Les investissements annoncés pour des équipements militaires et l'engagement de doter le Canada d'une politique sur la sécurité nationale lui permettront aussi de naviguer à droite lorsque nécessaire. En cela, M. Martin se situe dans la bonne tradition du Parti libéral qui consiste à être opportuniste. Pour le moment, il n'a d'autre objectif que de gagner la prochaine élection.

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