L’eau qui tue

Que nous dit la crise de l’eau potable qui sévit à Flint, au Michigan ? Que l’État, quoi qu’en pense la droite américaine, a des responsabilités sociales et que la société ne s’en porte que mieux quand il les assume. Et que l’idéologie de l’austérité est un produit toxique — surtout si on la plonge dans le « racisme environnemental ».

Il se produisit à l’été 1858 un épisode de l’histoire de Londres qui fut baptisé La Grande Puanteur (The Great Stink). Londres sentait épouvantablement mauvais à l’époque, du fait des eaux usées rejetées dans la Tamise. Pour des raisons budgétaires, le gouvernement se refusa longtemps à remédier à la situation. Jusqu’au moment où, en cet été de l’an 1858, la puanteur devint insupportable au point d’empêcher les députés de siéger aux Communes. Alors fut lancée une « révolution sanitaire » sous la forme de la construction à grande échelle d’un réseau d’égout.

On imagine un peu, à lire les pages du Parfum de Patrick Süskind, ce qu’exhalait Paris vers la même époque, de l’autre côté de la Manche.

Le chroniqueur du New York Times Paul Krugman relatait récemment cet épisode londonien en se scandalisant du fait que, 150 ans plus tard, les autorités de l’État du Michigan, à commencer par son gouverneur républicain Rick Snyder, soient restées les bras croisés pendant au moins un an, en toute connaissance de cause, pendant que des milliers de résidants noirs de Flint buvaient de l’eau du robinet contaminée au plomb, un métal hautement toxique. D’autres commentateurs américains ont fait valoir avec raison que, si pareille crise de santé publique avait éclaté dans une communauté blanche et aisée comme Grosse Pointe, près de Detroit, le gouvernement serait intervenu à la vitesse de l’éclair.

Qu’un scandale de cette nature se produise dans la première économie du monde est proprement désolant. L’indifférence est la même, mais dure depuis plus de trente ans, dans la ville indienne de Bhopal où, depuis la fuite de gaz toxique qui a fait 20 000 morts en 1984, le souci du bien commun continue là aussi de s’appliquer à géométrie variable, en fonction de l’identité de caste et de religion. Il y a trente ans que la catastrophe s’est produite, mais les habitants des quartiers pauvres, dont les puits ont été irrémédiablement contaminés par l’infiltration dans le sol des déchets toxiques produits par l’ancienne usine de la Union Carbide, commencent à peine à avoir accès à une eau qui ne les empoisonne pas. Les beaux quartiers de Bhopal, situés dans les hauteurs de la ville, n’ont jamais souffert.

La ville de Flint n’est pas la règle, mais elle n’est pas l’exception non plus. À Sebring, dans l’Ohio, des tests ont révélé en août dernier des niveaux excessifs de plomb dans l’eau potable, mais les autorités ont attendu cinq mois avant d’en aviser la population. Depuis une quinzaine d’années, les cas de niveaux dangereux de plomb dans l’eau courante pleuvent : à Washington, Jackson, Greenville, etc. Il se trouve que, chaque fois, les autorités ont tardé à en informer la population…

Obsédés par le contrôle des dépenses publiques, les États-Unis ont trop peu investi dans la modernisation de leurs infrastructures (notamment dans le remplacement des vieilles canalisations en plomb). Selon l’Agence de protection de l’environnement (EPA), il faudrait que les gouvernements investissent près de 400 milliards $US d’ici 2030 pour pouvoir garantir aux Américains une eau saine.

Ce n’est pas que l’argent manque pour remédier à ce déficit d’investissement. Ce qui fait défaut, c’est une conscience sociale.

À cette irresponsabilité, qui fait bien l’affaire des embouteilleurs, s’en jouxte une autre, plus crasse encore. À l’échelle mondiale, plus de 140 000 produits chimiques sont sur le marché, et leur nombre ne cesse de croître, mais seule une infime fraction d’entre eux fait l’objet de contrôles. Aux États-Unis, s’agissant de tester les produits chimiques et d’en mesurer la toxicité, les pouvoirs de l’EPA sont pour ainsi dire inexistants. Avec le résultat que, plutôt que de diminuer, le risque augmente que les lacs, les rivières et les nappes phréatiques se transforment, plus ou moins à notre insu, en soupes de contaminants.

Dans un rapport datant de 2012 (Global Chemicals Outlook), le Programme des Nations unies pour l’environnement lançait un appel urgent aux gouvernements et à l’industrie à prendre leurs responsabilités en la matière. L’appel n’est guère entendu : ni dans les pays en développement, où l’industrie chimique croît très vite ; ni aux États-Unis, où les républicains acoquinés avec le lobby de l’industrie chimique luttent bec et ongles contre une refonte législative qui donnerait enfin du pouvoir à l’État fédéral et à l’EPA. En attendant, il y aura d’autres Flint.

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3 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 22 février 2016 10 h 00

    La vie a-t-elle un prix?

    Il faut croire que oui. Même les biens universels soit disant essentiels seront réservés à une élite qui pourra se les payer. L'eau source de vie, mais à quel prix? La pauvreté devra se contenter d'une eau contaminée. Mourir de soif ou empoisonné?Crever ou périr? Peut-on parler de CHOIX?

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 février 2016 19 h 05

    Que penser

    du risque que court le Quebec avec ce pipeline qui nous traversera de bord en bord dans le corps pour eventuellement salir nos eaux sources de vie? Comme la province de B.C.et les EUA nous devons refuser ce tuyau de malheur. J-P.Grise

    • Yvon Bureau - Abonné 23 février 2016 20 h 16

      S'il faut un moyen autre que ces tuyaux, que ce soit le train, avec wagons double parois, circulant lentement ...

      Seulement s'il le faut à tout prix...