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Jutra, un nom toxique

Aucun parc, bout de rue, ruelle, ni gala ne devrait être associé au talentueux mais ténébreux cinéaste Claude Jutra.

Les allégations de pédophilie qui pèsent contre le créateur décédé en 1986 sont trop graves pour être ignorées. En quelques jours, La Presse+ a fait preuve de la rigueur et du courage qui ont manqué à l’auteur Yves Lever et à son éditeur, Boréal, en donnant la parole à une victime présumée du réalisateur. De l’âge de 6 à 16 ans, le garçon aurait été agressé par le « père de Mon oncle Antoine ». Le récit d’horreur est corroboré notamment par une des soeurs et une amie de la jeune victime. Voilà le fardeau de preuve qui manquait dans la biographie de M. Lever pour enfin passer à l’action.

La ministre de la Culture et des Communications, Hélène David, en avait d’abord appelé à la prudence et à la vérification des faits lors de la publication de l’ouvrage. Elle exhorte maintenant la Commission de toponymie du Québec à faire des démarches, notamment auprès des municipalités, pour effacer le nom de Claude Jutra de la mémoire collective. Quelques villes, comme Lévis, Québec et Montréal, ont déjà fait part de leur intention de retirer le nom de Jutra de leurs rues et parcs. La Cinémathèque québécoise a décidé de changer le nom de la salle Claude-Jutra.

Le conseil d’administration de Québec Cinéma a aussi entendu l’appel du pied de la ministre David en acceptant de retirer le nom de Jutra de son gala annuel. Mme David a fait preuve d’une conduite sage et exemplaire à tous les instants de cette affaire.

Il ne s’agit nullement d’adopter une posture moraliste ou révisionniste, comme le prétendent des pleureurs exaltés dans nos propres pages Idées, mais de faire preuve d’une certaine cohérence. Une société ne peut prétendre qu’elle encourage la dénonciation des agressions sexuelles d’un côté, en acceptant de l’autre que l’un des plus imposants prix en culture porte la marque d’un pédophile allégué.

L’incohérence dans laquelle voudraient nous enfermer certains esthètes du milieu culturel, si prompts à amalgamer la condamnation de l’homme à la répudiation de son oeuvre, ne fait que renforcer le sentiment d’impunité que connaissent trop bien les voleurs d’enfance et leurs victimes fragilisées à jamais.

C’est bien mal connaître le système judiciaire que d’évoquer le droit à la présomption d’innocence de Claude Jutra. Il ne reviendra pas d’entre les morts pour subir un procès juste et équitable. Ne reste plus que le poids des symboles. Le nom de Claude Jutra est toxique. Le milieu culturel doit accepter qu’il soit gommé de l’espace public. En revanche, il faut bien reconnaître que son oeuvre, magistrale, restera fréquentable.

76 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 18 février 2016 04 h 17

    Il y a eu et demeure feu monsieur Jutra...

    ...l'être humain et feu Claude Jutra et ses comportements porteurs de perversité.. Je fais différences. Il n'a pas eu que des penchamts déviants pédophiles. Cet être humain était, j'en suis convaincu, porteur de beau. Il semble qu'une majorité de nos tribunes focalisent sur les cotés les plus sombres de sa personne.
    Je suis de celles et ceux tentant, le plus possible, de mettre un genre de frontière entre «être humain» et «comportements».
    Une abonnée du Le Devoir mentionnait en toute justice cette semaine que la pédophilie était une maladie. Monsieur Jutra s'est enlevé la vie. J'en déduis qu'il était souffrant. Un être humain heureux ne s'enlève pas la vie.
    Qu'en pense «Mon oncle Antoine?»
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Raymond Labelle - Abonné 18 février 2016 10 h 32

      M. Jutra s'est enlevé la vie car il était atteint de la maladie d'Alzheimer: il ne voulait pas vivre le stade final de la maladie - il savait ce qui l'attendait.

      Comme vous le mentionnez, il était souffrant - juste pour être un peu plus précis quant au motif de son suicide.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 février 2016 13 h 01

      Ça fait combien d'années M. Bourdages que l'on vénère l'oeuvre de Claude Jutra, son côté « lumière »? Ça fait combien d'années que la présumée victime (et il semble y en avoir une autre) qui n'aura jamais eu la chance de créer une telle oeuvre si telle avait été son désir et de bénéficier d'une auréole quelconque, croule dans l'ombre?

      Ça fait combien d'années que des artistes se taisent, alors que le devoir impose de protéger les enfants?

      La pédophilie est une maladie et un crime! La protection des enfants passent par ce passage obligé! La protection des enfants est le devoir de toute la société!

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 février 2016 16 h 45

      Assez surprenant le nombre de pleureurs exaltés assumés et choqués sur ce fil de commentaires! Qui plus est semblent faire du chantage afin que les éditoriaux reflètent leurs opinions!

  • Daniel Lemieux - Inscrit 18 février 2016 05 h 14

    ... une oeuvre « fréquentable » ?

    Curieux qualificatif, comme si malgré l'anathème « Jutra » il nous fallait votre permission pour continuer à apprécier l'oeuvre et en reconnaître la valeur, pourtant inaltérée.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 février 2016 13 h 44

      Vous fréquentez qui vous voulez, mais les différentes instances n'ont aucune obligation envers un artiste surtout si celles-ci n'ont pas le choix de prioriser la dénonciation des agressions à caractère sexuelle sur une oeuvre! Et soulignons que le vécu de la présumée victime aura tué sa création!

  • François Beaulé - Inscrit 18 février 2016 07 h 16

    Réhabilitation et pardon sont emportés par cette tabula rasa

    Si Claude Jutra avait subi un procès juste et équitable, quel aurait été le verdict du juge, quelle peine aurait-il dû subir ?

    Il faudrait consulter la jurisprudence. Le cas exposé hier dans La Presse ne révèle pas de violence physique. Le jeune n'a pas été sodomisé. Les fellations ont été faites par Jutra. Tous les actes de pédophilie ne sont pas aussi dévastateurs. Combien de temps Jutra aurait-il dû passer en prison?Son crime est-il plus ou moins grave que ceux de Guy Cloutier ?

    Claude Jutra et Guy Cloutier méritent-ils le pardon, tant d'années après leurs crimes ?

    • Colette Pagé - Inscrite 18 février 2016 09 h 48

      Ce que vous décrivez s'appele la bsnalisation du Mal alors que globalement l'on peut qualifier un pédophile de voleur d'âme.

    • François Beaulé - Inscrit 18 février 2016 10 h 58

      Je ne crois pas que Claude Jutra était un mauvais homme. Il n'avait pas conscience du tort que ses comportements pédophiles pouvaient causer aux jeunes. Il ne leur voulait pas de mal. Il les a mal aimés, involontairement, dans un milieu artistique qui, de toute évidence, banalisait la pédophilie. Faire reposer le blâme uniquement sur lui est injuste. Nous avons tous la responsabilité de nous surveiller les uns les autres et, autant que possible, d'intervenir avant que l'irréparable ne soit commis.

      La Justice des tribunaux intervient toujours après que le mal ait été commis. La morale agit préventivement en autant qu'elle est définie et transmise par une société qui partage un idéal commun. Comme Durkheim, je crois que morale et société sont intimement liées.

      Éradiquer le nom de Claude Jutra du paysage québécois est peut-être nécessaire. Chose certaine, ces petits gestes momentanément spectaculaires ont bien peu d'impact sur la construction d'une morale.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 18 février 2016 13 h 50

      Mais quelle banalisation M. Beaulé! C'en est décourageant!

      Vous défendez Jutra en disant qu'il n'était pas conscient? Mais c'est de pire en pire! Non, M. Beaulé, il ne les a pas aimés, il les a présumément violés!

      Et si le milieu artistique a banalisé cette présumée pédophilie, qu'il assume maintenant!

      Brian Myles a bien raison de parler de « pleureurs exaltés » !

    • Stéphanie Goulet - Abonnée 18 février 2016 20 h 58

      Vous dites : "Les fellations ont été faites par Jutra." Comme si cela était une moindre infraction. En vous lisant, je me questionne sur votre compréhension de la moralité.

      Un homme adulte entre dans la chambre de votre jeune garçon et lui fait une fellation. Vous trouvez que cela est grave, mais pas autant que s'il l'avait sodomisé?

      "Tous les actes de pédophilie ne sont pas aussi dévastateurs?" Les séquelles mentales ne sont-elles pas les mêmes? Violation de sa (jeune et fragile) personne dans les deux cas. Il n'y a pas de demi-mesure. Les maux physiques s'effacent, mais les maux de l'âme ne disparaissent parfois jamais.

      Enfin, vous parlez de pardon, mais avons-nous le droit, comme collectivité, de pardonner un crime à une personalité publique si la victime ne l'a pas pardonnée? De quel droit ferions-nous cela? Et seulement pour dissiper notre malaise?

    • Nicolas Bouchard - Abonné 18 février 2016 22 h 49

      « Ce que vous décrivez s'appele la bsnalisation du Mal alors que globalement l'on peut qualifier un pédophile de voleur d'âme. »

      La pédophilie est un problème médical psychiatrique et ne veut pas automatiquement dire abuseur d'enfants. Avant de lancer des phrases chocs mais ne voulant pas dire grand-chose au final, redescendez sur terre et regardez la réalité avec un peu de calme. Vous ne semblez même pas avoir une compréhension de base du problème actuel.

      Ce n’est pas en traitant des gens luttant contre des pulsions hautement malsaines de démons voleurs d’âmes que vous allez faire avancer les esprits dans cette société. Au contraire, ces gens malades ayant besoin d’aide médicale ne feront que se cacher et s’isoler davantage avec de telles paroles assassines, les rendant toujours plus vulnérables à commettre l’irréparable.

      Mais il est tellement plus facile de jouer les vertueux et de se taper sur le torse en dénonçant les « voleurs d’âmes. » Un peu comme ces gens crachant sur Jésus une fois que ce dernier eut été condamné par Ponce Pilate, ils s’assuraient ainsi d’être « du bon côté ».

      Il aurait beaucoup plus digne de votre part de dénoncer l’acte et de supporter la ou les victimes sans jouer les matamores de la rectitude morale.

      Nic B.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 19 février 2016 06 h 50

      La pédophilie est un crime M. Bouchard. Cette agression est criminalisé afin de protéger les enfants.

    • François Beaulé - Inscrit 19 février 2016 09 h 15

      À Stéphanie Goulet,
      Oui je vois une différence entre le crime qu'est la sodomie d'un enfant et l'autre crime qu'est la fellation subie par un enfant. Je suis certain qu'un psychologue spécialisé dans les questions de pédophilie pourrait corroborer ce que j'avance.

      Claude Jutra n'a pas violé d'enfant par la force. Il était séducteur pas violent. Chercher à faire de tous les pédophiles des monstres est une erreur. Lisez le commentaire de Nicolas Bouchard 22h49.

      Il y a eu un cas médiatisé de pédophilie rapporté il y a quelques années. Le pédophile était alors prof à l'Université de Montréal à la faculté d'éducation physique. J'ai déjà rencontré cet homme au CEPSUM dans la salle de musculation. C'était un homme remarquablement beau, doux, généreux et tourné vers les autres. Il a été pendant des années entraineur pour une équipe d'enfants escrimeurs. Il a, à plusieurs reprises, masturbé des enfants dans leurs lits le soir. Il a subi un procès et a dû subir de son plein gré une thérapie. Puis il a continué sa carrière dans une autre université du Québec. Tous les crimes de pédophilie ne sont pas d'égale gravité. Et la réhabilitation est souvent possible.

      Je suis convaincu que Jutra aurait pu cesser pour toujours ses comportements pédophiles s'il avait été dénoncé à temps et qu'un psy compétent ait pu l'aider.

  • Gilbert Le Blanc - Abonné 18 février 2016 07 h 17

    ¨Ca promet M.Myles!
    Je suis d`accord pour dire que les gestes posés par M. Jutra-jusqu`à preuve du contraire- sont répugnants mais vous y allez un peu vite! Dorénavant, faudra-t-il se livrer à une enquête morale avant de nommer une rue, un monument...Il ne faut pas arrêter là; il faudra examiner les noms donnés autrfois à certains personnages de notre histoire...Est-ce que Lionel Groulx, aux supposées sympathies fascistes mérite qu`on associe son nom à une station de métro, une rue, une école`...Sans oublier les noms de nos colonisateurs...
    Je m`attandaient à plus de retenue M. Myles!
    Gilbert Le Blanc

    • Huguette Proulx - Abonnée 18 février 2016 16 h 53

      Je ne peux qu'acquiescer à votre déception M. Le Blanc...à mon grand regret. Un éditorial un peu trop vite fait. Ce n'est pas dans les habitudes de M. Myles pourtant de tourner les coins ronds. Dommage...

  • Gilbert Bournival - Abonné 18 février 2016 07 h 19

    Un exemple de radicalisme.

    Vous ne faites pas dans la dentelle ni dans les nuances. «Haro sur le beaudet »La justice populaire, même imposée par nos élus, déboulonne nos statues et saccage le cimetière. C'est le parti que vous prenez, drapeau levé en avant de la parade.

    J'attends un peu de réflexion et de distance de l'événement de la part du Devoir et de son directeur

    Encore heureux que votre dernière ligne reconnait« son oeuvre magistrale restera fréquentable.»