Poutine mène le jeu

Quand Moscou a décidé l’automne dernier d’entrer militairement en Syrie en appui au régime de Bachar al-Assad, le président Barack Obama a dit de Vladimir Poutine qu’il allait s’enfoncer dans un « bourbier ». Mais c’est l’exact contraire qui s’est produit. Coalisant avec efficacité ses forces avec celles du Hezbollah et des milices iraniennes et irakiennes, la Russie a réussi, en quelques mois, à ressusciter le régime et à redonner des ailes à l’armée syrienne dans sa lutte contre la rébellion armée, née du Printemps arabe.

Est maintenant en train d’être reconstituée la « Syrie utile » autour de la dictature alaouite, avec le résultat qu’il est devenu presque impossible pour Washington, de moins en moins acteur et de plus en plus figurant face à la nouvelle dynamique créée par la Russie, de continuer à défendre un « plan de transition » diplomatique passant par le départ d’Al-Assad. Pour une administration Obama en fin de parcours présidentiel, l’échec pourrait difficilement être plus lamentable.

C’est dans ce contexte que l’armée syrienne a lancé au début du mois, avec l’appui des avions de combat russes, une nouvelle offensive pour s’emparer d’Alep, dans le nord du pays, ville clé dans cette guerre civile, mise à feu et à sang depuis trois ans. Cette fois-ci pourrait être la bonne.

Une offensive qui se déploie — faut-il s’en surprendre ? — dans une indifférence humanitaire quasi absolue.

Alep (deux millions d’habitants) arrosée de bombes et encerclée par l’armée, des capitales occidentales ont commencé à se découvrir une conscience, pressant la Russie de cesser ses bombardements. S’ouvrait jeudi à Munich, dans l’urgence, une conférence internationale destinée à en arriver à un cessez-le-feu. Poutine joue le jeu de cette diplomatie, mais il s’en moque manifestement : la donne sur le terrain lui sourit trop pour qu’il s’arrête en si bon chemin.

L’une des tactiques les plus machiavéliques d’al-Assad et de ses alliés consiste à assiéger les villes et à affamer ses populations. Alep en est le nouvel exemple. Jusqu’à un million de Syriens vivraient en état de siège dans une cinquantaine de localités, principalement autour de la capitale, Damas, sans eau et sans électricité. La pire situation est peut-être celle des 180 000 habitants de Deir ez-Zor, dans l’est du pays, doublement assiégée, par l’armée syrienne et par le groupe État islamique. On a cru un moment que le cas de la ville de Madaya, médiatisé au début du mois de janvier, conduirait à une levée des sièges. Ça ne s’est pas produit.

Cinq ans de guerre syrienne ont fait 250 000 morts, 4,5 millions de réfugiés et 6,5 millions de déplacés internes. Tout un peuple laissé à lui-même.


 
8 commentaires
  • Jacques Gagnon - Abonné 12 février 2016 03 h 11

    Poutine mène le jeu

    On a tendance à oublier qu'au temps de la Guerre froide, l'URSS appuyait les régimes de la Syrie et de l'Irak. L'histoire serait-elle en train de se répéter ?
    Jacques Gagnon, Sherbrooke.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 février 2016 06 h 35

    Frappe

    Il frappe et il frappe fort. Malheureusement, il démoli tout. Et Al Assad, lui, laisse faire. Une fois terminé, il ne restera rien; pas de maisons, pas de villes et pas de population. Juste un beau Palais entouré de rien du tout. J’imagine que c’est une façon de recommencer à zéro.

    J’espère que Justin va inscrire sur les cartes russes des beaux X pour indiquer où nos soldats sont stationnés. Ils ne sont pas à l’épreuve des bombes eux non plus.

    Un p’tit souper en tête à tête avec Vladimir s’impose, mon Justin.

    PL

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 12 février 2016 08 h 50

    L'envers de la médaille

    L’offensive d’Alep ne se fait pas dans l’indifférence quasi absolue.

    La Russie a longtemps appuyé le gouvernement de Syrie. Mais elle a commencé à bombarder elle-même qu’en novembre dernier, après la résolution habilitante de l’ONU.

    Au moment de son entrée en guerre, les 10 600 frappes occidentales avaient contribué à causer 250 000 morts, 4 millions de réfugiés, 7 à 12 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays et aux 14 millions d’emplois perdus dans ce pays.

    À la suite de ce beau gâchis, qui sommes-nous pour faire la morale aux Russes ? Notre responsabilité collective dans ce drame humain explique l'indifférence apparente que vous observez.

    Seuls les bombardements occidentaux effectués de concert avec les Kurdes se sont soldés par un recul du territoire occupé par l’État islamique. Et seuls 2% de ceux-ci ciblaient les sites pétroliers de l’ÉI. Avec le résultat qu’on sait.

    Par opposition, les bombardements russes (tout aussi cruels que les nôtres) sont effectués en collaboration avec les forces gouvernementales et se soldent par un recul des milices islamistes. Ils annoncent la fin du conflit dans l'ouest du pays.

    N’oublions pas que cette guerre est alimentée de l’Étranger (Arabie saoudite, Qatar et Turquie). Tirez la plogue et cette guerre cesse.

    Et quand nous aurons conquis le califat, nous découvrirons (oh surprise!) que l’ÉI (tout comme Al-Qaida) n’a pas besoin de posséder un territoire pour commettre des attentats terroristes.

    En somme, seul un renversement de la dictature saoudienne (principale source financière du terrorisme international) apportera la paix au Moyen-Orient.

    Pour finir, le peuple syrien n'a pas été laissé à lui-même. La guerre en Syrie est la destruction systématique et minutieuse d'un État par l'Arabie saoudite, le Quatar et la Turquie, appuyés de bombardements occidentaux.

    • Françoise Boucher - Abonnée 12 février 2016 11 h 59

      Vous avez raison,
      10 600 frappes occidentales avaient contribué à causer 250 000 morts, 4 millions de réfugiés, 7 à 12 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays et aux 14 millions d’emplois perdus dans ce pays.

      Quand c'est usa et l'occident pourquoi personne n'en parle?

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 12 février 2016 13 h 06

      Françoise Boucher a écrit : ‘Quand c'est usa et l'occident pourquoi personne n'en parle?’

      La propagande à laquelle nous sommes soumis, c’est que les frappes occidentales sont des bombardements chirurgicaux tellement précis qu’ils peuvent frapper l’ennemi chez lui et le tuer dans son sommeil sans même réveiller la femme à ses côtés.

      J’exagère à peine.

      Jusqu’aux attentats de Paris, l’État islamique n’était qu’une nuisance locale. Pendant quatre ans, la coalition n’a pas cherché à anéantir l’ÉI. Il aurait suffi de bombarder ses sites d’extraction pétrolière pour que les caisses de l’ÉI soient vides alors qu’on n’aurait fait peu de victimes civiles.

      Seuls 2% des frappes occidentales ont ciblé les puits de pétrole. 98% ont ciblé les villes densément peuplées de Syrie, avec le résultat qu’on sait.

      Pendant 4 ans, le but n’était pas d’anéantir l’ÉI, mais de limiter son expansion et entretenir l’insécurité au Moyen-Orient afin de favoriser l’achat d’armement par les pays voisins. Auprès de qui ? Auprès des dirigeants de la coalition qui sont (oh surprise!) parmi les principaux fabricants d’armement au monde.

      Si le sujet vous intéresse, je vous recommande la série de textes intitulés ‘L’ABC de la guerre en Syrie’. Cette série présente l'envers de la médaille.

  • Michel Lebel - Abonné 12 février 2016 09 h 48

    La faiblesse de l'Occident

    Faire confiance à Poutine après ce qu'il a fait en Tchétchénie et en Ukraine, notamment en Crimée? Mission impossible! Le dictateur du Kremlin ne comprend que le rapport de force et il a compris que l'Occident était en état de faiblesse. Il a donc quartier libre en Syrie. Triste mais vrai constat!

    M.L.

  • Gaëtan Vallée - Abonné 12 février 2016 11 h 37

    L'impératif de stabilité

    Échec lamentable de l'administration Obama, en effet, qui renvoie à la situation égyptienne. Dans un cas comme dans l'autre, l'appui aux forces populaires contre un régime dictatorial ne tient pas devant le souci primordial de stabilité. Russes comme Américains ont la partie facile quand vient le temps de berner l'opinion puisqu'il leur suffit d'invoquer la priorité de l'ennemi terroriste pour maintenir en selle leurs alliés dictateurs.

    G. Vallée