Le savant et le politique

L’ex-ministre de l’Éducation François Blais, renvoyé à ses premières amours de l’Emploi par le premier ministre, était, lorsqu’à l’université, un contempteur des mesures de type « workfare ». Celles-ci se trouvent pourtant au coeur du projet de loi 70 dont il est désormais responsable. À l’époque, il avait de bons arguments… Notamment qu’elles étaient incompatibles avec son utopie politique, le revenu minimum garanti.


Le passage de l’université à la politique est rarement facile. François Blais a eu une transition particulièrement ardue. Au ministère de l’Éducation, il a projeté l’image d’un homme peu intéressé aux milieux dont il était responsable. On se souviendra de lui comme d’un ministre retranché dans sa tour de béton, refusant de visiter des écoles, se chamaillant avec plusieurs de ses anciens collègues universitaires et concoctant en solitaire une grande réforme des commissions scolaires.

Le voilà de retour à Emploi et Solidarité sociale. Il devient donc responsable du projet de loi 70, « Loi visant à permettre une meilleure adéquation entre la formation et l’emploi ainsi qu’à favoriser l’intégration en emploi », déposée par son prédécesseur Sam Hamad. Comment favoriser l’intégration en emploi ? En instaurant le Programme objectif emploi (POE), qui comprend la définition de plans personnalisés. Ceux-ci spécifieront que le participant, bénéficiaire de l’aide sociale, « est tenu d’accepter tout emploi convenable qui lui est offert » (83.4). Cela lui vaudra une « allocation de participation ».

Que signifie « convenable » ? À quelle distance du lieu de résidence du bénéficiaire l’emploi convenable peut-il être ? Rien n’est précisé ici. Le ministre pourra, « par règlement », « définir ce que constitue un emploi convenable et prévoir les cas et conditions permettant de le refuser ». À l’automne, M. Hamad fut bombardé de questions sur ce que pourrait signifier un emploi et une distance « convenables ». Il a — assez effrontément — toujours évité de répondre. Seule précision : il laissa entendre que la pénalité pour ceux qui refuseraient de participer à POE reviendrait à couper de moitié la prestation de base.

 

Carotte et bâton : on est en plein « workfare », une expression qui désigne, de « manière plutôt péjorative, les mesures de soutien du revenu conditionnelles à une quelconque forme de travail ». Or, comme le faisait remarquer le critique Dave Turcotte, de l’opposition officielle, mercredi, M. Blais estimait en 2001 que ces politiques ne faisaient rien pour aider les personnes pauvres. Au contraire, écrivait-il : « Elles les forcent à occuper un travail qu’ils ne désirent pas et dans des conditions d’employabilité inférieures à celles des autres travailleurs, ce qui les enferme définitivement dans des statuts de citoyens de second rang. »

De même, dans son livre Un revenu garanti pour tous (Boréal, 2001), il n’avait pas de mots assez durs pour les dénoncer. Il les estimait « coûteuses et inefficaces du point de vue de la réinsertion au travail » ; elles créeraient même des « injustices graves en mettant à la disposition d’employeurs une main-d’oeuvre soumise, bon marché et dépourvue des droits minimaux que l’on accorde normalement aux autres travailleurs ». Au XIXe siècle, en Angleterre, on créa des workhouses, qui devinrent rapidement des lieux de recrutement et d’exploitation des pauvres, rappelait le professeur Blais. « Ne sommes-nous pas en train de commettre les mêmes erreurs et les mêmes injustices près de deux siècles plus tard ? » s’interrogeait-il.

M. Blais est-il toujours d’accord avec ses propres critiques du « workfare » de 2001 ? Ou a-t-il conclu, selon une « éthique de la responsabilité » (position réaliste que décrivait Max Weber dans Le savant et le politique, contrastée à l’« éthique de la conviction », idéaliste) qu’il valait mieux, politiquement, ne pas tenir compte des études qui ont démontré leur inefficacité ? Il devra rapidement répondre à la question et, s’il le faut, retourner à la table à dessin pour produire une autre version du projet de loi 70.

Les mesures de type « workfare » sont du reste à l’opposé de l’« utopie réaliste » dont François Blais est un spécialiste universitaire reconnu : le revenu garanti, une piste que le premier ministre lui a demandé solennellement, le 28 janvier, d’explorer, afin d’améliorer « nos outils de soutien du revenu ». Il devra donc choisir entre le projet de loi 70 et des formules de revenu minimum garanti, dont on commencera d’ailleurs à faire l’essai, de manière expérimentale, aux Pays-Bas et en Finlande à partir de 2017.

14 commentaires
  • Normand Bélair-Plessis - Abonné 5 février 2016 00 h 24

    Pas clair

    Pas plus tard que hier, on mentionnait que le Québec est sur le point de manquer de main-d'oeuvre, mais en même temps on s'efforcé pour trouver des formules discriminatoires pour forcer le monde au travail...
    En plus, Couillard n'à même pas commencé sur sa promesse de créer 250 000 emplois.

    Cherchez l'erreur.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 février 2016 05 h 01

    Plus

    «Plus»; le problème est tout là. Salaire minimum garanti pour survivre et la recherche et la possibilité de «plus» pour ceux qui en veulent «plus».

    Mais pour en avoir «plus», il faut en faire «plus». Pour ceux à qui le minimum satisfait, ce sera leur choix; la responsabilité de la société envers eux sera remplie. L'ambition pour les autres fera son petit bonhomme de chemin. Et… fini les découpages, les différenciations entre les gens : Tous sur le même pied et au même point de départ.

    Mais… comme partout dans la société, il faudra se méfier des malhonnêtes; de ceux-là, il y en a jusqu’en haut de la pyramide sociale. Même ce système qui se veut équitable pour tout le monde sera attaqué par ceux qui en veulent «plus» tout en en faisant le «moins possible». Où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Il sera exigé à ceux qui seront bénéficiaires de ce nouveau système une chose qu’on a beaucoup de difficulté à percevoir ailleurs dans la société : L’honnêteté. L’honnêteté, ce n’est plus la mode (ce ne l’a jamais vraiment été). Déjà on entend des cris de holà de ceux qui mangent au râtelier actuel afin de le conserver en plus du nouveau râtelier pour pouvoir «manger à deux râteliers». O a crié pour une nouvelle paire de souliers, mais on ne veut pas se déchausser pour les enfiler. On ne veut pas «autre chose» on en veut «plus».

    Et dites-moi… tous ces employés gouvernementaux qui ne serviront plus à rien une fois que ce système remplacera tous les autres, il en fera quoi ? Cette «machine» n’est pas très forte sur le délestage.
    Cette «économie» nous coûtera combien de «plus» ?

    PL

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 février 2016 12 h 34

      Personne ne parle de salaire garanti, mais plutôt de revenu de citoyenneté ou d'allocation universelle. Le salaire présuppose un emploi.

    • Christian Montmarquette - Abonné 5 février 2016 14 h 35

      « Il sera exigé à ceux qui seront bénéficiaires de ce nouveau système une chose qu’on a beaucoup de difficulté à percevoir ailleurs dans la société : L’honnêteté. » - pierre lefebvre

      La première honnêteté à respecter dans une société civilisée, c'est de s'assurer que personne ne crève de faim dans un État aussi riche que le Québec. Et non de mettre les plus pauvres sous inquisition de l'État, au cas ou ils accpeteraient une jobine au noir pour être en mesure de se nourrir jusqu'à la fin du mois.

      C'est l'aide sociale qui nuit au travail ouvert et non le revenu minimum.

      D'ailleurs le taux de fraude à «3%» chez les plus pauvres de l'aide sociale est un des plus bas de la société.

      Quant aux agents d'aide sociale, ne pourrions-nous pas les mettre sur le dossier du 170 milliards par année d'évasions fiscales au Canada, plutôt que d'écoeurer ceux qui sont déjà au bout du rouleau ?

      -CM

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 5 février 2016 16 h 24

      Est-ce tout ce que vous avez à contester sur mon exposé ?
      Le reste, ça va ?

      PL

    • Christian Montmarquette - Abonné 6 février 2016 09 h 06

      «Est-ce tout ce que vous avez à contester sur mon exposé ?» - pierre lefebvre

      Contester de propager encore des préjugés sur la paresse et la malhonnêté des personnes pauvres, alors que nous sommes en pleine campagne du «Collectif pour un Québec sans pauvreté» pour combattre le phénomène, m'apparait déjà bien suffisant.

      Voici les faits publiés par ce groupe spécialisé sur la question :

      Sur 10 personnes en situation de pauvreté..

      4 personnes travaillent.

      5 personnes ne sont pas en mesure de travailler (retraite, handicap, maladie etc.)

      1 personne est exclue du marché du travail (discrimination, manque d'emploi)


      Christian Montmarquette

      Référence :

      « Agir contre les préjugés »

      http://www.pauvrete.qc.ca/agir-contre-les-prejuges


      .

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 février 2016 16 h 07

      «Propager encore des préjugés sur la paresse et la malhonnêteté des personnes pauvres»
      Je n'ai rien fait de la sorte. Vous transformer ce que j'ai écrit. Si vous me lisez sans biaisé, vous remarquerez que ce que je dis est que nous ne pouvons être certains de l'honnêteté de ceux qui demande aux démunis d'être honnête. Ce qui est loin d'être le même message.

      Bon... Mais moi... je ne suis pas en campagne et je ne fais partie d'aucun collectif et ne supporte aucune cause. Je m'exprime.

      PL

  • Gilles Théberge - Abonné 5 février 2016 14 h 24

    Le revenu de base

    Il n'y a que l'orgueil de Couillard qui a évité à ce ministre pas bon le désagrément de la d'émotion.

    S'il veut s'attaquer sérieusement à la question, il lui faudra s'inspirer de ce qui se fait de mieux dans le monde. En voici un exemple :

    https://m.youtube.com/watch?autoplay=1&v=-cwdVDcm-Z0

  • Pierre Hélie - Inscrit 5 février 2016 17 h 23

    Mauvaise tactique...

    Ce qu'il faut selon moi, ça n'est pas un revenu minimum garanti par le gouvernement (pas une mauvaise idée en soi), mais une hausse significative du salaire minimum. Les arguments apocalyptiques du patronat ne résistent pas aux analyses sérieuses. D'ailleurs, aux USA, de nombreux ultra-conservateurs appuient une telle hausse (et ont contribué à son implantation entre autres à Seattle), car ils considèrent qu'un employeur devrait accorder une rémunération permettant à ses employés de vivre décemment et non se fier au gouvernement (une autre forme de corporate welfare). Mais aux USA, les alliances droite-gauche sur des points précis sont possibles entre autres grâce à des progressistes comme Ralph Nader qui est un pragmatique et non un idéologue; je ne vois pas le même espoir ici.

    • Pierre Hélie - Inscrit 5 février 2016 18 h 47

      En fait, le problème avec le RMG géré par le PLQ, c'est qu'il servira probablement plus à couper encore dans l'État et causera potentiellement plus de tort que de bien aux plus démunis (comme l'on souligné plusieurs internautes avant moi).

      En référence à ma dernière phrase: pour ce qui est des idées "de droite" ou "néolibérales" que la gauche ne veut même pas étudier ici (à ma connaissance), c'est entre autres le principe de la "flat tax" qui pourrait être, je crois, intéressante si on gère le tout de façon intelligente, i.e. on ne taxe pas ou peu les biens essentiels, et on taxe les autres produits et services en fonction de leur "valeur écologique". Des exemples, vous achetez une Yaris, pas de taxe; vous achetez un Hummer, 100% de taxe (et une progression entre les 2 selon la consommation, le nombre de bébelles électroniques, etc...). Vous voulez habiter un château, vous passez à la caisse. Vous aimez les démarreurs à distance? (mauvais exemple; ils devraient être interdits depuyis longtemps). Cette taxe encougerait la consommation intelligente et rien n'empêche le gouvernement de mettre un seuil sous lequel il n'y a pas d'impôt. Je ne dit pas que c'est une bonne idée, mais j'aimerais au moins qu'on puisse au moins en discuter calmement.

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 5 février 2016 22 h 40

    J'aurais adoré vivre dans un pays qui aurait instauré le revenu garanti de base à tous les citoyens. Cela aurait enlevé à tout le monde un grand fardeau de stress, vu le seul fait de savoir qu'on a au moins un revenu, peu importe les circonstances de la vie (accident, perte d'emploi, chômage, parentale, sabbatique, handicap, non-employabilité, retraite, etc.). Mais ce ne fut pas le cas, du moins au Québec, malheureusement. Cependant, je croirai toujours que c'est le choix le plus équitable, le plus juste et et plus évolué qui puisse être fait pour une société. On a bien le droit de rêver.

    • Serge Bouchard - Abonné 6 février 2016 20 h 01

      Bien dit.