Le vote éclaté de l'Iowa

Année américaine de toutes les colères, ce que sont venus reconfirmer les caucus de lundi dans l’État de l’Iowa. Entendu que le premier de cette — très — longue série de scrutins ne fait pas le printemps, mais le fait est que le « socialiste » Bernie Sanders a bien réussi à mobiliser cette colère dans les rangs de la gauche, pendant que le cri de guerre ultrapopuliste de Donald Trump a pour ainsi dire fait chou blanc. On s’en réjouit.
 

Les résultats dans l’Iowa montrent bien qu’au-delà du grand fossé culturel qui sépare de plus en plus la gauche et la droite aux États-Unis, les électeurs sont unis dans une même désillusion quant à un ordre économique et politique qui les floue. Voici qu’enfin ils en prennent conscience. Côté démocrate, Bernie Sanders et Hillary Clinton se sont partagé le vote en parts virtuellement égales, cette dernière ne l’emportant sur le fil que par deux dixièmes de point de pourcentage. Autant dire qu’elle a perdu. M. Sanders a particulièrement bien fait parmi les jeunes, qui sont un électorat toujours difficile à mobiliser. Ce qui augure un scénario favorable à la gauche américaine pour la suite des événements.

Si, côté républicain, le vote a été plus éclaté, il reste que l’archiconservateur Ted Cruz et le milliardaire Trump, qui ont tous les deux fait de l’humeur « antisystème » de l’électorat leur fonds de commerce, ont récolté ensemble plus de 50 % des voix. Il était attendu, vu l’influence du bloc « évangélique » en Iowa, que Ted Cruz, sénateur du Texas honni par l’establishment du parti, l’emporterait (il a récolté 28 % des voix). Il l’était moins que M. Trump, pourtant meneur dans les sondages à l’échelle nationale, n’arriverait pas à mieux à « faire sortir le vote » de ses partisans et qu’en fin de compte, surprise de ce scrutin, le soi-disant modéré Marco Rubio finirait tout juste derrière lui avec 23 % des votes.

C’est que, grossièrement militariste et anti-immigrants, comme le sont par ailleurs bon nombre d’élus républicains, Donald Trump mobilise la colère d’Américains blancs de milieux plutôt défavorisés ; de gens qui, manifestement, ne sont pas très politisés. Pure créature médiatique, M. Trump a donc rallié autour de son gros ego de parvenu une frange de laissés-pour-compte que la limpidité brutale de son propos venge et réconforte à la fois. Il a canalisé leur frustration en adoptant contre les élites dont il fait pourtant partie un discours méprisant et injurieux.

Il se trouve que cet électorat, peut-être plus virtuel que réel, est resté à la maison lundi, assis devant ses émissions de téléréalité. Ce qui soulève des doutes sur les capacités organisationnelles de la machine électorale de M. Trump.

Le prochain rendez-vous électoral est celui des primaires de mardi prochain au New Hampshire. Leurs résultats déferont ou confirmeront le sens qu’on essaiera de tirer cette semaine du scrutin qui vient de se tenir dans le petit État du Midwest.

Dans un livre récent intitulé The Four Faces of the Republican Party, les auteurs expliquent que, depuis les années 1980, l’électorat républicain aux primaires se divise en quatre groupes bien définis : le groupe des modérés (25 % à 30 % de l’électorat) ; celui des électeurs relativement conservateurs (35 % à 40 %) ; les électeurs évangéliques ultraconservateurs (environ 20 %) ; et les électeurs ultraconservateurs laïques (5 % à 10 %). La stratégie électorale habituelle veut qu’un candidat s’appuie sur l’un de ces groupes pour ensuite tenter d’élargir ses appuis. C’est ce qu’en son temps l’ex-président George W. Bush, new born Christian, a réussi à faire en s’appuyant sur la droite religieuse. C’est aujourd’hui la stratégie qu’applique Ted Cruz. C’est celle dont Marco Rubio tentera de tirer profit quand la course à l’investiture républicaine foulera des terres plus modérées.

Or, M. Trump, en défenseur à dormir debout de la « classe ouvrière », n’obéit pas à cette logique. Il est en cela un vrai outsider, comme son plan de match n’est pas fondé sur cette configuration idéologique. En fait, les sondages montrent avec constance qu’il tire ses appuis de chacun des quatre segments de l’électorat.

Prions le ciel démocrate que dure la candidature de Bernie Sanders afin qu’elle continue de tirer le parti à gauche. L’homme est populaire au New Hampshire, mais la fournée d’États où se tiendront ensuite des primaires est démographiquement favorable à Hillary Clinton. Le défi pour le Parti démocrate est de tirer avantage de la dérive républicaine. Le risque, c’est qu’une fois choisie candidate à la présidence, puisque c’est elle qui le sera sans doute, Mme Clinton — progressiste, mais femme d’appareil — fasse l’impasse sur cette grande colère sociale.

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