Boom économique, recul démocratique

L’Asie, coeur battant de l’économie mondiale. Le problème, c’est que la croissance est encore loin de se marier à des progrès démocratiques partout significatifs. Ici, des leaders civils mal élus, là, des armées qui ne restent pas dans leurs casernes.


En Malaisie, la nouvelle qui fait la manchette tourne autour de la décision du procureur général de laisser tomber une enquête de corruption contre le premier ministre Najib Razak. Mardi, l’ex-juge Mohamed Apandi Ali a fait savoir qu’il n’y avait pas lieu de considérer une somme de 681 millions $US secrètement déposée dans le compte bancaire personnel du premier ministre comme un pot-de-vin ; qu’il ne s’agissait en fait que d’un simple « cadeau » qui lui avait été donné par la famille royale d’Arabie saoudite.

La décision de noyer l’enquête autour d’une histoire qui sent manifestement la prévarication est venue, si besoin était, mettre en évidence le déficit démocratique qui sévit en Malaisie, sinon, par extension, dans un grand nombre de pays asiatiques où la croissance des PIB n’a d’égale que la restriction des libertés.

Najib Razak est premier ministre incontesté depuis 2009 et chef d’un parti qui tient le pouvoir sans interruption depuis 1957. Anwar Ibrahim, chef persécuté de l’opposition, a presque défait le premier ministre sortant aux élections législatives de 2013. Il est aujourd’hui de nouveau en prison, sur la base d’accusations qui sont largement considérées comme fabriquées.

Kuala Lumpur a été le théâtre en août dernier de grandes manifestations de rue antigouvernementales. En lieu et place, Najib Razak a purgé son entourage de ses esprits jugés trop critiques et, sous le couvert de la sacro-sainte lutte contre le terrorisme, s’est doté de nouveaux pouvoirs néfastes pour la liberté de presse et a fait voter une loi sur la sécurité nationale que des organisations de défense des droits de la personne ont décrite comme un pas vers la dictature proprement dite.

Et l’Occident qui n’y trouve rien à redire. Ancienne colonie britannique, la Malaisie est un pays musulman, allié du monde occidental dans la lutte contre les groupes djihadistes. Pour les États-Unis, il s’agit aussi d’un important partenaire commercial et d’un joueur consentant dans la politique d’endiguement que tente d’appliquer Washington aux fins de contrer l’influence du géant chinois. D’où la tendance lourde à s’indigner bien faussement, comme Barack Obama et le premier ministre britannique David Cameron l’ont encore fait récemment, quant aux atteintes aux libertés démocratiques dont se rend coupable la classe dominante malaisienne.

La Malaisie n’est ni la norme ni l’exception parmi les démocraties électorales asiatiques. Un pas en avant, deux pas en arrière. À côté des dictatures « communistes » que sont la Chine et le Vietnam (où la vieille garde autoritaire vient de reprendre la main sur le pouvoir au détriment de Nguyen Tan Dung, premier ministre dit réformiste et proaméricain), des pays comme le Cambodge, le Bangladesh, la Thaïlande et le Myanmar vivent des expériences démocratiques fragiles, sinon carrément factices. Il n’y a guère que trois pays, situés aux extrémités du continent, dont on peut affirmer, jusqu’à preuve du contraire, qu’ils ont une vie véritablement démocratique : l’Indonésie, qui a élu à la présidence, en 2014, Joko Widodo, ni général ni membre de l’élite traditionnelle ; Taïwan, où les urnes viennent tout juste de porter au pouvoir l’« indépendantiste » Tsai Ing-wen, 59 ans, première femme élue présidente dans l’histoire de l’île ; et l’Inde, la bien nommée plus-grande-démocratie-du-monde malgré ses graves conflits religieux et son abominable système de castes.

Le Cambodge et la Malaisie sont parents par la nature de leurs profonds blocages démocratiques. Règne sans partage sur le Cambodge le premier ministre Hun Sen depuis 1998, sans perspective d’alternance. Au Bangladesh et en Thaïlande, l’histoire a été marquée à plusieurs reprises par des affrontements entre clans politiques, conduisant l’armée à intervenir. C’est le cas en ce moment en Thaïlande où, devant les déchirements partisans, la junte militaire qui a pris le pouvoir il y a plus d’un an n’est pas pressée de le rendre aux civils.

L’Asie aura fait du progrès le jour où elle réussira, comme en Amérique latine, à s’affranchir du pouvoir militaire. En l’occurrence, le Myanmar constitue un cas type : à la fois l’espoir d’un changement, vu les élections qui ont élu en novembre la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi, et la preuve que rien ne change vraiment, étant donnée la mainmise que conserve l’armée, dans les faits, sur l’économie et les institutions.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 janvier 2016 07 h 29

    Le salaire de la persécution religieuse.

    La Malaisie est connue pour ses lois discriminatoires à l’égard des minorités religieuses. Grâce à celles-ci, la proportion de Mulsulmans au pays est passée de 45 à 49% au début des années 90 à plus de 60% de nos jours.

    Le cadeau personnel de 681 millions de dollars versé en 2013 au premier ministre malaisien par par la famille royale saoudienne est la récompense du bénéficiaire pour ses valeureux efforts...

  • Bernard Terreault - Abonné 28 janvier 2016 08 h 05

    Vous en oubliez quatre autres

    Japon (un gros morceau!) et Corée du Sud, pays modernes et aussi démocratiques que la bonne moyenne des pays occidentaux, l'autre Corée évidemment, et le Laos, une quasi-colonie du Vietnam communiste.