Le visage des chiffres

À quoi riment les chiffres s’ils sont sans visage ? Le Burkina Faso avait échappé jusqu’à la semaine dernière à la violence djihadiste qui déchire ses voisins sahéliens immédiats, le Niger et le Mali. Il n’est pas du tout interdit de penser que l’ancien président burkinabé, Blaise Compaoré, qui a tenu le pouvoir d’une main de fer pendant 27 ans avant d’en être chassé en octobre 2014, a eu quelque chose à voir avec les attentats commis vendredi dernier à Ouagadougou. Ou qu’il avait en tout cas intérêt à les voir se produire. L’homme aujourd’hui en exil en Côte d’Ivoire a des accointances de natures multiples.

Après les attentats de Paris et de San Bernardino ; après ceux, tout récemment, survenus dans le quartier commercial de Thamrin, à Djakarta, et de Sultanahmet, à Istanbul, le projet terroriste du groupe État islamique (EI) continue de métastaser hors de l’Irak et de la Syrie. Le groupe EI et ses fidèles semblent être en train de réussir à faire en sorte que nous nous sentions partout visés. Un sentiment aiguisé par la concurrence que lui livre al-Qaïda dans l’usage de la terreur, comme on vient de le voir à l’hôtel Splendid et au café Cappuccino. La violence nous devient moins aveugle quand elle s’applique plus spécifiquement à des civils occidentaux. Les chiffres ont des yeux, des voix, des histoires.

À Bagdad il y a un peu plus d’une semaine, un double attentat a fait au moins 40 morts dans un café et un centre commercial. Dans un rapport publié mardi, les Nations unies dénoncent l’impact « grave et étendu » sur les civils de la guerre en Irak. Dans la seule période de moins de deux ans allant du 1er janvier 2014 au 31 octobre 2015, l’ONU a calculé que les violences avaient fait 18 802 morts et 36 245 blessés — dont plusieurs centaines sont nécessairement des victimes « collatérales » des bombardements aériens de la coalition internationale emmenée par les États-Unis. Ceux-ci nous aideront peut-être à voir ceux-là.

En Afrique de l’Ouest comme au Proche-Orient, le terrorisme prend plus facilement racine là où l’État est défaillant et corrompu, forcément. Aussi, la lutte contre la menace terroriste passe par l’application de mesures sécuritaires, certes, mais pas seulement. Pour ne parler que de cette région de l’Afrique, où l’exercice du pouvoir souffre d’impunité, les États en font peu en matière de renseignement, par faute de volonté politique.

De la même manière que leurs élites enveloppées dans leurs privilèges s’emploient bien nonchalamment à construire l’État de droit et à défendre l’intérêt commun. Nonchalance dont fait preuve du reste la communauté internationale, alors qu’il s’agit pourtant là d’une clé cruciale de la lutte contre les djihadistes.