Services socialement rentables

L’Association québécoise des centres de la petite enfance tenait lundi des chaînes humaines devant plusieurs CPE du Québec, protestant contre les compressions de 120 millions dont ils sont menacés. Ils cherchent le gras où couper ? Nous aussi ! Les services de garde sont traités comme un besoin non essentiel par ce gouvernement, alors qu’ils sont un acquis social précieux.

À la mi-décembre, une étude de l’Institut de la statistique du Québec dressait un constat des plus troublants : 40 % des poupons et le tiers des enfants de 18 mois à 5 ans avaient droit à « des services considérés comme insatisfaisants » dans les garderies privées non subventionnées. La nouvelle, relayée par Le Devoir, avait suscité la réaction suivante d’une de nos lectrices : «Si le rapport s’était avéré dévastateur pour le réseau des garderies subventionnées, la ministre s’empresserait de dénoncer les pratiques de gestion des responsables des services de garde. »

Mais il n’y a jamais eu de dénonciation, la ministre de la Famille, Francine Charbonneau, ayant même refusé de commenter ce rapport. C’est pourtant le modèle privé que le gouvernement libéral a en tête quand il s’agit de donner des leçons au monde des services de garde. L’avenir de Mme Charbonneau comme ministre a beau être des plus sombres en vue du prévisible remaniement, son départ ne changera pas la philosophie du gouvernement Couillard.

C’est pourquoi les chaînes humaines qu’a commencé à déployer l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) sont nécessaires pour témoigner de l’incompréhension ressentie par plusieurs face aux compressions prévues de 120 millions pour l’année qui vient — qui suivent des coupes qui ont été de la même ampleur en deux ans.

Ces coupes sont d’autant plus odieuses que la ministre n’a jamais corrigé son discours qui laisse entendre que les deux tiers des services de garde subventionnés, publics et privés, ne savent pas gérer. Puisque le tiers des services y arrivent, pourquoi pas la totalité ?

Certes, au début décembre, Mme Charbonneau avait affirmé à La Presse que se modeler sur le « tiers performant » (le « tiers moins cher », disent plutôt les CPE) n’était qu’une hypothèse de travail. Mais l’hypothèse était fort détaillée et c’était elle qui était discutée lors des rencontres entre associations de garderies et ministère sur la réforme du financement.

Cette table de discussions a pris fin le 18 décembre. Elle a depuis été remplacée par des comités de négociation qui touchent des points spécifiques aux garderies publiques ou privées. L’AQCPE, qui représente 70 % des CPE, a décidé de ne pas participer à ces rencontres. Difficile de la blâmer, puisque l’objectif de devoir trouver 120 millions à couper n’a pas changé.

Quand on connaît les CPE, il est pourtant impossible de croire que se cache là un univers de luxe et de gaspillage. Une fois les salaires et le loyer payés, qui représentent 80 % des coûts, la marge de manoeuvre des CPE est des plus minces.

Plusieurs responsables de CPE ont expliqué sur la place publique les coupes auxquelles ils ont déjà procédé et celles auxquelles ils devront se résoudre si on leur en demande davantage. Chez tous, ce qui est en jeu, c’est la qualité des repas offerts aux enfants, l’achat de matériel pédagogique, le temps réservé à la préparation des journées ou des rencontres de parents. Mais s’ajoutent aussi des caractéristiques propres à chaque CPE, comme la durée d’accueil des enfants le matin, la formation des éducatrices ou des postes particuliers, comme celui d’une éducatrice responsable des enfants handicapés.

La ministre a beau dire que les services directs aux enfants ne sont pas touchés, il faut toute une déconstruction mentale pour le croire ! Le squelette du service reste, mais son enveloppe — ce qui fait sa qualité, ce qui explique que le réseau des CPE se distingue depuis sa création en 1997, qu’il soit une fierté pour le Québec, un objet d’étude ailleurs — est tout entière visée par l’obsession gouvernementale pour le plus petit dénominateur commun.

Les CPE ne sont pas une offre commerciale mais un service social, qui permet aux parents d’avoir la paix de l’esprit quand ils y laissent leurs enfants, aux femmes de travailler sans soucis de frais de garde astronomiques, aux petits d’avoir un encadrement pédagogique adapté à leurs besoins, qui ne sont pas ceux de l’école mais qui n’ont rien à voir avec du « gardiennage ». Avec les restrictions qui leur ont été imposées depuis dix ans, chaque nouvelle coupe est comme un coup de couteau dans ce qui était un formidable projet politique, une grande réussite collective. Est-ce si difficile pour les libéraux d’en convenir ?

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9 commentaires
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 janvier 2016 05 h 10

    Pour engraisser les gras-durs

    on coupe chez les enfants.Bravo a la gang a Couillard. J-P.Grise

  • Pierre Hélie - Inscrit 19 janvier 2016 05 h 58

    Une suggestion pour ce gouvernement

    Puisqu'un des mantra de ce gouvernement est qu'on peut donner les mêmes services avec moins d'argent, je leur propose de couper leurs salaires (remarquez que s'ils en font moins, ce sera mieux pour tout le monde...), mais surtout de proposer la même chose à tous ses fournisseurs (informatique, entrepreneurs en construction, compagnies aériennes, pétrolières, etc...); je suis sûr qu'ils comprendront. C'est une question d'équité: il faut rire du monde de façon uniforme.

  • Gérard Raymond - Abonné 19 janvier 2016 06 h 30

    Les chiens et les chevaux ne sont pas des meubles...

    selon la publicité que fait paraitre le gouvernement Couillard sur internet (à quel prix, en passant ?). Les enfants en garderie le seraient-il, selon la ministre Charbonneau ?

  • Josée Duplessis - Abonnée 19 janvier 2016 07 h 21

    C'est encore de la déconstruction d'un modèle québécois dont nous nous sommes fiers.
    Vive la déconstruction libérale.....

  • Yvon Robert - Abonné 19 janvier 2016 08 h 34

    Yvon Robert abonné

    La preuve reste à faire,de plus il faut se donner des services adaptés à notre capacité de payer. Nous sommes la province avec le revenu disponible le plus bas,mais avec les services de garde les plus généreux.

    • Hélène Paulette - Abonnée 19 janvier 2016 09 h 07

      Et on devrait en être fier, monsieur...

    • Jean-Louis Ostrowski - Inscrit 19 janvier 2016 10 h 03

      Le retour sur l'investissement, pour parler comme un économiste, est positif. De sérieuses études l'ont démontré. Ce service facilite l'accès et le maintien des femmes sur le marché du travail. Les retombées économiques sont positives, sans parler de la tranquillité d'esprit que cela apporte aux familles.

    • Colette Pagé - Inscrite 19 janvier 2016 10 h 26

      S'il faut se donner des services selon nos moyens, cohérence oblige, ne faudait- il pas également payer les médecins selon nos moyens et verser de l'argent à Bombardier également selon nos moyens.

      Tout cela doit être mis en perspective !

      Par contre, lorsqu'un neurochirurgien est à la tête du Gouvernement et qu'un radiologiste est à la tête du Ministère de la santé le risque est élevé qu'un préjugé favorable les incite à être plus généreux envers leurs confrères qu'envers l'Éducation.