Douloureux rapport

On a entendu beaucoup de choses au sujet du comportement de Marcel Aubut envers les femmes et, pourtant, il y a encore de quoi être troublé, comme l’ont parfaitement exprimé deux athlètes, Sylvie Bernier et Sylvie Fréchette, devant l’ampleur du harcèlement pratiqué par celui-ci. Un choc qui vient aussi du fait de constater à quel point l’aveuglement volontaire et la propension à minimiser accompagnent le harcèlement sexuel.


Le rapport dévoilé la semaine dernière par le Comité olympique canadien (COC) a officialisé le portrait qui s’était dessiné au cours des derniers mois : la majorité de la centaine d’employés du COC a été victime du président, Marcel Aubut, ou témoin du harcèlement qu’il pratiquait. Oui « l’alerte Marcel » avait l’ampleur du sketch percutant qu’en a tiré le Bye Bye 2015: sur place ou dans leur tête, c’était sauve qui peut pour les femmes quand le grand homme apparaissait ! Ou se sauver tout court en démissionnant.

Le rapport oblige à une prise de conscience : les dirigeants du COC ont dû admettre qu’ils avaient laissé tomber leurs employées et il nous force tous à voir la chape de plomb qui recouvre le harcèlement sexuel dans la vraie vie.

Néanmoins, il reste d’une grande froideur. Axé sur l’aspect technique des politiques et des processus à mettre en place pour que de telles situations ne se produisent plus, il ne dit rien du poids émotif, toxique que tout cela représentait pour le personnel du COC et ceux appelés à les côtoyer. Il ne dit pas non plus le choc que représente le fait de ne plus pouvoir détourner le regard.

Ce choc, c’est ce que traduisaient la voix frémissante de colère de Sylvie Fréchette et celle tout en interrogation de Sylvie Bernier lors des entrevues que chacune d’elles a données — l’une dès le lendemain du dépôt du rapport, l’autre après 48 heures de réflexion — à Alain Gravel, à la radio de Radio-Canada.

« Ça me met mal en dedans de penser à tout ça », a dit Sylvie Fréchette, qui n’en avait pas dormi de la nuit. Évoquant ceux qui se sont tus, qu’elle connaît, celles qui ont subi, qu’elle connaît aussi, elle mesurait l’ampleur du bris de confiance qui a eu cours. Certes, il y a maintenant un rapport, mais avec quelles conséquences si les dirigeants, qui savaient, restent en place ? « Si, moi, j’étais victime, je ne me sentirais pas mieux ce matin de retourner travailler ! », s’est-elle exclamée. Et pourtant oui, la vie continue souvent comme avant dans les affaires de harcèlement, encore plus quand l’homme est puissant et surtout s’il a des amis bien placés, prêts à le défendre n’importe quand.

Or, Marcel Aubut est l’incarnation même du grand manitou bien branché : ministres, décideurs, « y a pas grand monde qui pouvait dire non à Marcel », a résumé le lendemain Sylvie Bernier. C’est pourquoi même elle, victime parmi d’autres des commentaires imbéciles de M. Aubut, s’est tue et s’en étonne aujourd’hui : « Je n’ai jamais dénoncé. Pourquoi ? » Mais parce que tous les signaux envoyés par la société indiquent qu’il ne faut pas contrarier l’homme qui rapporte !

De toute manière, celle qui osera protester en payera le prix, comme le vit présentement l’avocate Amélia Fouques qui a, elle, porté plainte contre Me Aubut et vient de se faire rembarrer par le Barreau. Sylvie Bernier n’a eu qu’un réflexe normal : se taire pour se protéger. Faire comme si de rien n’était.

Le rapport du COC a le mérite d’attirer l’attention sur cette loi du silence qui sert les harceleurs. Mais avant que cette omertà disparaisse…

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13 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 18 janvier 2016 07 h 23

    Ils devraient démissionner!


    Une chose me semble bien évidente: tous les dirigeants en place du COC lors du mandat de Marcel Aubut devraient démissionner. Pour avoir fermé les yeux ou incompétence. Autrement tout n'est que belles paroles et "beaux" écrits (avec une traduction douteuse, semble-t-il)

    Michel Lebel

  • Denis Paquette - Abonné 18 janvier 2016 07 h 30

    Les intouchables

    J'ai envie d'ajouter n'est ce pas la regle chez les grandes agences internationales, pour la bonne raison que ce sont des gens tellement puissants que peut de gens n'ont le droit de les perturber peut on déranger Eaglestone de la formule 1 sans conséquences, enfin tous ces etres de hauts niveaux, a une époque ne les appelait-on pas les intouchables, aller essayer de déranger Poutine ou le president chinois ou meme Élisaberth en Angleterre, vous allez disparaitre assez vite que vous ne vous en rendrez meme pas compte

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 18 janvier 2016 08 h 23

    De l'espoir dams les éditoriaux

    Madame Boileau, je lis les éditoriaux pour me fournir une perspective sur les événements, et me suggérer des pistes qui, par delà la cacophonie des voix inquiétés, nous donnent des raisons d'esperer faire progresser le monde dans lequel nous vivons.

    À ce titre, votre conclusion est une façon bien décourageante de terminer un éditorial... le changement social est un phénomène lent, bien sûr, mais l'ampleur de la réaction que suscite "l'affaire Aubut" est aussi un signe positif qui doit être reconnu pour ce qu'il est, non?

  • Louise Collette - Abonnée 18 janvier 2016 09 h 12

    Les femmes et le harcèlement sexuel.

    Ce n'est pas demain la veille qu'on pourra dire que le harcèlement sexuel aura disparu, qu'on aura résolu ce problème une fois pour toutes, malheureusement on est pas sorties de l'auberge, pas encore et on se demande si ce sera le cas un jour.
    Vraiment triste.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 18 janvier 2016 10 h 02

    S'est fait «rembarrer» par le Barreau ?


    Madame Boileau veut-elle suggérer que le Barreau voudrait couvrir un de ses membres ? Si c'était le cas, il ne mériterait plus aucun respect de la part de ses membres ni de la population. Les champions de toutes les dénonciations s'empresseront d'acquiescer : c'est bien cela ! Et si un « innocent » osait demander quelques précisions, suggérer quelques nuances, il serait cette fois-ci suspecté d'être complice de l'Omertà.

    Une autre affaire entendue.

    Mais mettons qu'on voudrait quand même y regarder de trop (?) près, voici une partie des justifications fournies par le Barreau, telles que relatées dans le Journal de Montréal du 14 janvier :

    «Me Aubut fait valoir qu’il vous a toujours rencontrée à titre de président du COC et non en tant qu’avocat et, en conséquence, il ne s’agissait pas de comportement fait à l’intérieur des limites de l’exercice de la profession, a expliqué le syndic. «Il m’apparaît utile de souligner que, sauf de rares exceptions, un professionnel ne peut être sanctionné pour un geste posé alors qu’il n’exerçait pas sa profession.»

    D'où l'innocent ne tire pas la conclusion que le Barreau nie que Marcel Aubut n'aurait jamais posé de gestes déplacés à l'endroit de la plaignante. Faut-il être innocent.

    • Louis Lapointe - Abonné 18 janvier 2016 11 h 13

      Bonjour M. Desjardins,

      Comme nous avons pu le lire dans le Devoir de la fin de semaine, le Barreau est plus préoccupé par les quérulents qui harcèlent le Barreau pour obtenir justice. http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

      Comme dans les procès pour viol, c'est la victime qui se fait juger. Le justiciable floué qui veut obtenir justice devient alors un quérulent et celui qui l'a floué, une victime!

      Grâce à une fiction juridique créée de toute pièce par le Barreau et la magistrature, le harceleur devient le harcelé.

      Voilà pourquoi les victimes préfèrent se taire: on les fait passer pour des folles qui n'entendent pas à rire.

      Voilà pourquoi les femmes victimes de harcèlement préfèrent se taire plutôt que de poursuivre une armada d'avocats qui auront tôt fait de les faire taire parce qu'elles seraient devenues des quérulentes...

      Qui a le plus de chance de s'en tirer avec les honneurs lorsqu'on s'attaque à un membre du club, le quérulent ou le harceleur, surtout lorsque ce dernier est un avocat émérite qui pratique dans un grand cabinet d'avocats?

      Quand le Barreau transforme les harceleurs en harcelés, on n'a pas besoin de se demandé qui il protège!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 janvier 2016 08 h 27

      Merci pour le lien vers cet article que je n'avais pas encore lu. Cependant, je n'ai lu nulle part que le Barreau n'était préoccupé QUE par les quérulents, bien qu'il ait cherché à se doter de moyens de s'en prémunir. Que cela ait par ricochet rendu les mécanismes de plaintes encore plus contraignants pour les victimes et c'est très certainement regrettable. Mais de là à penser qu'il en ait fait un prétexte pour « créer une fiction juridique » transformant les victimes en harceleurs, il y a une marge que l'article ne franchit pas. Par ailleurs, vous sauriez me dire si la magistrature a le pouvoir d'écrire les codes professionnels et les lois donc de faire des « fictions juridiques », au Québec, ou si cette prérogative appartient encore au législatif?

    • Louis Lapointe - Abonné 19 janvier 2016 09 h 29

      Bonjour M. Maltais,

      En marge de l'article cité, nous apprenons que ce sont les juges qui doivent décider si un quérulent peut exercer un recours devant les tribunaux. Un registre des quérulents a été créé par le ministère de la Justice. Il n'y a pas de loi ici. Les juges suivent une directive administrative alors que leur devoir est d'appliquer les lois et les chartes des droits. Est-ce de la nature d'un excès de juridiction?

      L'article ne nous dit pas qui a le pouvoir de décider qui est un quérulent. Chose certaine, la magistrature fait partie du processus et lui accorde la valeur d'une loi en participant à sa mise en oeuvre.

      À mon avis, la définition de quérulent est trop large lorsqu'elle a pour effet d'empêcher des gens qui ont été traités injustement de défendre leurs droits. Certains ont des comportements pas très différents de certains avocats. Il n'y a pas que le harcèlement sexuel, il existe aussi le harcèlement moral. À mon avis, un sujet plus urgent que les quérulents que le Barreau néglige.

      La loi du silence qui régnait au COC est de la même nature. Les gens ne peuvent pas se plaindre, car les processus en place ne leur permettent pas de faire valoir leurs droits.

      La première mission du Barreau est de protéger le public, pas ses membres émérites. http://www.ledevoir.com/societe/justice/150652/lib

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 janvier 2016 13 h 45

      Je vois. Merci de l'éclairage que vous apportez à la question.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 19 janvier 2016 13 h 45

      Je vois. Merci de l'éclairage que vous apportez à la question.