Tant d’abus

Qu’est-ce que l’abus ? Devant l’explosion des prix facturés aux consommateurs pour des déplacements la nuit du Nouvel An — qui lui vaut aujourd’hui une mise en demeure en vue d’un recours collectif —, le service de transport Uber n’a qu’une réponse : légalement, il n’y a pas d’abus possible puisque ledit consommateur était consentant.

Quiconque fait affaire avec un chauffeur improvisé par l’entremise de l’application UberX est en effet censé savoir qu’on y pratique un concept de « prix dynamique ». À preuve, dit l’entreprise, le client, en ayant accès à l’application, accepte du coup le contrat explicite qui y est lié, et c’est même lui qui valide le tarif versé puisqu’il doit donner son accord aux chiffres 2, 5 ou 8 qui apparaissent dans la partie paiement de l’application — signifiant par là qu’il accepte de payer 2, 5 ou 8 fois le prix habituel.

Notons d’abord l’ironie : le très illégal Uber, qui récuse tout encadrement de ses pratiques, se cache derrière de très légalistes termes d’un contrat d’adhésion pour se laver les mains de tout engagement envers ceux, conducteurs comme clients, qui s’associent à ses pratiques. Économie collaborative, mon oeil !

Mais il est vrai que la lecture dudit contrat est instructive : il y est écrit en toutes lettres, majuscules de surcroît, qu’Uber ne garantit ni la qualité, ni la sécurité, ni la fiabilité, ni la disponibilité, ni le caractère adéquat, ni etc. !, de ses services. Et oui, on y trouve bel et bien, en tournant bien des pages (page 15 d’un document qui en compte 25), une phrase disant : « De plus, vous reconnaissez et acceptez que les frais applicables dans certaines zones géographiques peuvent augmenter considérablement au cours des périodes de pointe. » Uber s’engage juste à faire des « efforts raisonnables » pour vous en informer. C’est tout ? Oui.

Et c’est ce qui justifierait ici que le consommateur n’a pas été abusé d’avoir versé 97,18 $ pour une course qui coûte normalement 10 $, ou 317 $ pour se rendre du centre-ville de Montréal à l’île Bizard. On comprend que la Clinique juridique Juripop, qui menaçait vendredi Uber d’un recours collectif, estime avoir quelques atouts dans sa manche. (Ajoutons d’ailleurs, autre ironie, que tous ces beaux montants juteux du jour de l’An ont grandement enrichi une entreprise multinationale qui la joue légaliste, mais qui protège ses revenus en les envoyant dans des paradis fiscaux…)

Pendant ce temps, que fait Québec ? Rien, et c’est là le grand mystère. Le ministre des Transports, Robert Poëti, dénonce le vol pratiqué par Uber, son illégalité, en appelle au boycottage, mais n’agit pas. Au Far West du capitalisme sauvage, ne faut-il donc répondre que par des tirs individuels plutôt que par l’État ?

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