La vie minée des villes en guerre

Le monde s’urbanise, la guerre aussi. Beyrouth, Bagdad, Alep, Aden… L’espace urbain devient, plus que jamais, un champ de bataille principal. La multiplication des acteurs crée des dynamiques nouvelles et complexes, face auxquelles le droit humanitaire se trouve de plus en plus bafoué. Il faut d’urgence lui redonner force.


Des officiers irakiens des services du contre-terrorisme ont récemment baladé des journalistes occidentaux dans Ramadi, fraîchement reprise au groupe État islamique (EI). La ville de 400 000 habitants est aujourd’hui complètement rasée, vidée de sa population. Le gouvernement Obama veut voir dans cette reconquête, qui a nécessité plus de 600 frappes aériennes, un tournant stratégique dans la lutte contre le groupe EI. Peut-être.

Dans l’immédiat, la destruction de Ramadi témoigne surtout des coûts urbains et humains inouïs qu’implique le délogement d’une organisation armée qui se mêle au tissu d’une ville en occupant ses maisons, en y creusant des tunnels et en minant les lieux d’engins explosifs.

Ramadi existe-t-elle encore ? Plus de maisons, de rues, d’électricité, d’eau courante, d’égout… Le gouvernement irakien prétend vouloir faire de la reconstruction de cette ville sunnite une priorité, ce dont il est permis de douter, vu les tensions religieuses, mais aussi l’état des finances nationales, dangereusement plombées par la chute du prix du pétrole. La seule reconstruction de Ramadi est évaluée à plusieurs milliards de dollars alors que, pour tout l’Irak, les États-Unis et ses alliés ne se sont engagés qu’à hauteur de 50 millions. Ramadi, devenue ville sous les Ottomans à la fin du XIXe siècle, restera longtemps fantôme.

Les villes mises à sac sont une réalité qui existe depuis l’Antiquité. Les images de Homs ou d’Alep nous renvoient à celles de Dresde ou de Stalingrad, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ou, plus près de nous, de Sarajevo à la fin des années 1990. Mais on assiste depuis une vingtaine d’années à une mutation des guerres, caractérisée par une fragmentation mouvante des forces en présence et l’implantation de ces dernières dans les quartiers et les centres-villes, qui deviennent de plus en plus le théâtre déterminant des conflits armés. En même temps que l’urbanisation, grossissant dans un grand désordre les rangs des villes, crée des situations sans précédent de vulnérabilité humaine.

D’où de nouveaux défis, que la communauté internationale balaie sous le tapis, en ce qui a trait à la question fondamentale du respect du droit humanitaire et des conventions de Genève. Les grandes organisations de secours comme le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) sont aux abois, à juste titre.

Piégées par la politisation et l’instrumentalisation de leur travail — par les pays occidentaux comme par les organisations extrémistes —, elles ont de plus en plus de difficultés, dans cette complexe géopolitique urbaine, à se tailler l’espace neutre qui leur est nécessaire pour venir en aide aux populations civiles. « Ce n’est pas avec 2 ou 3 groupes qu’il faut maintenant négocier, mais parfois avec 30 ou 40 », disait récemment au quotidien The Guardian Peter Maurer, président du CICR.

Le résultat net de cette érosion du droit humanitaire est que les conflits se déroulent de plus en plus dans l’impunité des violences commises contre les civils. La Syrie en est à l’heure actuelle une illustration des plus tragiques. Pendant que le groupe EI décapite, les grandes puissances qui prétendent chercher une solution de paix au conflit distribuent armes et argent à gauche et à droite sans exiger de comptes à ceux qu’elles soutiennent.

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2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 janvier 2016 09 h 29

    Quel aveuglement !

    « la destruction de Ramadi témoigne surtout des coûts urbains et humains inouïs qu’implique le délogement d’une organisation armée qui se mêle au tissu d’une ville en occupant ses maisons, en y creusant des tunnels et en minant les lieux d’engins explosifs. »

    En somme, Ramadi est une ville rasée dont la destruction n’aura été que le prix à payer pour déloger l’État islamique de son emprise sur les villes qu’il contrôle.

    Permettez-moi d’en douter.

    Au contraire, j’en conclus deux choses.

    Premièrement, il est impossible que cet anéantissement en milieu urbain se soit fait sans pertes civiles. Donc les nouvelles dont on nous abreuve et qui ne précisent les pertes civiles que lorsqu’il s’agit de frappes russes, c’est de la propagande. Des frappes dites ‘chirurgicales’, cela n'existe que dans les films holywoodiens.

    Deuxièmement, l’argent est le nerf de la guerre. Le principal revenu de l’État islamique, c’est la vente de pétrole (entre autres à la Turquie). Or moins de 196 des 10,600 frappes occidentales — moins de deux pour cent — entre août 2014 et octobre 2015 ont ciblé les infrastructures pétrolières de l’ÉI.

    Si on avait vraiment voulu abattre l’ÉI, on se serait attaqué à ses sites d'extraction, au lieu de ces bombardements dits ‘humanitaires’ dont on voit le résultat.

    En réalité, l’ÉI est une occasion d’affaires pour le complexe militaro-industriel des dirigeants de la coalition occidentale (tous des producteurs d’armements).

    Quand on sait que l’immense majorité des rebelles dites ‘modérées’ sont en fait des islamistes dont l’idéologie est à peu près identique à cette de l’Arabie saoudite (leur commanditaire principal), on n’est pas près d’une solution au drame syrien… du moins tant qu’on s’aveuglera.

  • Yves Corbeil - Inscrit 11 janvier 2016 15 h 08

    Les sociétés malades

    De quelque manière que l’on tourne la question, la domination, qu’elle soit impérialiste ou au sein de la société, est basée sur le fait que le dominant considère qu’il détient une supériorité naturelle sur le dominé. Tout le reste n’est qu’habillage pour faire accepter l’idée qu’il a des prérogatives que le dominé n’a pas, et même des droits sur lui. On comprend, dès lors, pourquoi les religions y jouent un grand rôle, mais il n’y a pas qu’elles. Toute organisation sociale centralisée finit par établir un système dominants-dominés.

    En verrons-nous la fin de tous ces massacres sous couvert de démocratisation et liberté? Il ne semble plus y avoir de limites aux folies des hommes.