Timidité canadienne

Ainsi donc l’an neuf commence avec une violence qui nous est devenue coutumière : exécution, décapitation, vengeance, foules survoltées. Entendu d’ici, le bruit de ce monde en furie semble loin. Mais c’est oublier notre propre rapport trouble à l’Arabie saoudite, ce pays qui fait la loi et devant qui les gouvernements occidentaux s’inclinent, liés par le pétrole et le commerce des armes.


Qu’a d’abord dit le Canada en apprenant samedi que l’Arabie saoudite avait procédé à des exécutions de masse, incluant la décapitation du cheikh Nimr al-Nimr, passeport direct pour l’embrasement de cette région du monde ? Il s’est dit… « déçu ». Le rôle de leader que Justin Trudeau a promis de jouer sur la scène internationale venait à nouveau de rapetisser face à la fureur du monde. La timide déclaration du ministère canadien des Affaires étrangères a été rectifiée dimanche soir tant la situation l’exige. Mais l’ombre de nos liens avec l’Arabie saoudite plane.

Il faut en effet se rappeler que, il y a quelques mois, le quotidien torontois The Globe and Mail révélait que c’est en contravention des règles canadiennes qu’un discret contrat de vente de matériel militaire de quelque 15 milliards de dollars, le plus important du genre jamais conclu au Canada, était intervenu entre une société de la Couronne, la Corporation commerciale canadienne, et l’Arabie saoudite. En vertu de ce contrat, des véhicules blindés légers seront fabriqués pour les 14 prochaines années par l’entreprise General Dynamics Land System (GDLS) de London, en Ontario.

Premier ministre de l’époque, Stephen Harper avait été pris à partie à ce sujet pendant la campagne électorale, notamment au débat des chefs et particulièrement par Gilles Duceppe, redevenu chef du Bloc québécois. M. Harper avait répliqué en défendant avec force les 3000 emplois que ce contrat créait, et en minimisant l’affaire. Il ne s’agit pas de ventes d’armes, disait-il, mais de véhicules !

Le premier ministre jouait sur les mots : les véhicules en question sont faits pour être équipés de canons, de mitraillettes ou de mortiers. L’affaire ne trompait ni les experts en armement ni les défenseurs des droits de la personne. Sus dès lors à Harper le guerrier, le même qui ramenait à un « incident » le sort du blogueur Raïf Badawi, châtié en Arabie.

Ce qui a été moins mis en relief, c’est que Justin Trudeau, politicien nouveau, souriant et à l’écoute, avait exactement la même position que M. Harper dans cette affaire. Lors d’un arrêt électoral à London en octobre, il s’était empressé de préciser que pas plus que M. Harper il n’entendait remettre en question le contrat de GDLS. Et il devait lui aussi affirmer par la suite, contre toute vraisemblance, qu’il s’agissait de ventes non pas d’armes, mais de Jeep.

Pour marquer la distance avec les conservateurs, M. Trudeau y était toutefois allé d’une vague promesse : un gouvernement libéral serait plus transparent en ces matières. À quoi il ajoutait un engagement plus structurant : un gouvernement libéral signera le Traité sur le commerce des armes, entré en vigueur en décembre 2014 et auquel le Canada n’a toujours pas adhéré, seul pays de l’OTAN à s’être ainsi abstenu. C’était là une promesse importante : sous l’administration conservatrice de Stephen Harper, les ventes de matériel militaire ont atteint des sommets. Ces dernières années, le Canada est devenu le 13e plus important exportateur d’armement au monde en ayant pour clients des pays comme l’Arabie saoudite, l’Inde et la Colombie.

Depuis qu’il a été élu, Justin Trudeau a confié spécifiquement le mandat de signer le traité à son nouveau ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion. Deux mois plus tard, silence radio. Pas étonnant qu’en transmettant leurs attentes envers le gouvernement libéral pour 2016, les dirigeants canadien et québécois d’Amnistie internationale aient réitéré l’urgence d’agir en ce domaine dès le début de l’année. Il s’agira ensuite d’arrimer ventes d’armes et exigences pour le respect des droits de la personne.

En attendant, il est d’autres moyens symboliques pour le premier ministre de se dissocier de l’implacable répression saoudienne : se porter, par exemple, à la défense de Raïf Badawi, ne serait-ce que le temps d’un égoportrait avec Ensaf Haidar, sa combative épouse, qui a trouvé refuge à Sherbrooke. Mais notre empathique nouveau premier ministre n’est pas prêt à intervenir personnellement en faveur de M. Badawi. « Ce n’est pas dans mes plans immédiats », a-t-il dit à La Presse canadienne à la mi-décembre. L’Arabie saoudite n’a décidément rien à craindre : en 2016 comme en 2015, au Canada comme ailleurs, les gouvernements ont beau changer, ils savent tous ménager leurs alliés.

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18 commentaires
  • Claire Lavigne - Inscrite 4 janvier 2016 05 h 25

    Tirs d'avions remplacés par tirs en jeep!!!

    Toute une solution!!!Quel humanisme!!! J'ai honte d'être Canadienne-Française!
    M.Trudeau, S.V.P. réflexion profonde nécessaire pour tous vos "fans". prochain "selfie" lors de la première livraison d'un jeep à venir et de plus vêtu par un designer canadien.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 janvier 2016 13 h 09

      "honte d'être Canadienne-Française", peut-être. Ne voulez plutôt pas dire 'honte d'être Canadienne" ?

  • François Dugal - Inscrit 4 janvier 2016 07 h 44

    Le peuple saoudien

    "J'aime le peuple saoudien" - Monsieur le premier ministre du Québec, le Dr Philippe Couillard.

  • Michel Lebel - Abonné 4 janvier 2016 07 h 44

    La realpolitik et le ridicule

    La politique internationale n'est pas une politique faite par les anges et pour les anges! Il y a les belles paroles humanistes de circonstances et la dure réalité, soit celle des intérêts dits nationaux. En ce domaine, les choses changent, mais ô combien lentement. Mais peut-être est-ce mieux ainsi: autrement les agneaux risqueraient d'être avalés tout rond pas les loups et la pagaille serait encore plus grande! Enfin l'usage ici du mot "déçu" par le gouvernement canadien me paraît non seulement timide mais ridicule. Il y a une limite!


    Michel Lebel

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 janvier 2016 08 h 06

    … timidité !

    « L’Arabie saoudite n’a décidément rien à craindre : (…) au Canada comme ailleurs, les gouvernements ont beau changer, ils savent tous ménager leurs alliés. » (Josée Boileau, Le Devoir)

    Effectivement, plus ça change de Gouvernance, plus c’est comme pareil, par rapport aux présumés alliés, sauf avec des objectifs politiques différents d’allégeance !

    En effet, du temps de Harper, l’allié du Canada était, en terres arabo-islam, l’AS, et ce, pendant que Poutine et Obama fleurtaient avec l’Iran !

    Du temps de ce jour, et avec l’arrivée de refugiés, la présente Gouvernance du Canada tend à osciller entre principalement le chiisme et le sunnisme, ou l’inverse s’il s’agit de politique économique espérée.

    De cette oscillation étonnante, le Canada s’y engage comme avec une trompeuse ou désagréable et tumultueuse …

    … timidité ! - 4 jan 2016 -

  • Charles Talon - Abonné 4 janvier 2016 08 h 34

    Arabie

    Money talks...
    Comme disait un héroïque quidam de la droite: "il savait que c'était dangereux de critiquer le régime. Il n'avait qu'à se la fermer"...
    Quant à notre ministre des affaires étrangères, il a montré ses vraies couleurs: plusieurs nuances de gris très pâle... Il conserve sa virulence pour les méchants séparatistes...

    Charles Talon

    • Jacques Patenaude - Abonné 4 janvier 2016 16 h 37

      Quand donc nos gouvernants réaliseront-t-ils que L'Arabie Saoudite est un "allié" dont on tout intérêt à se passer.
      Il est temps qu'on se préoccupe davantage de ce qui se passe dans cette dictature!

      P.S. l'héroique quidam dont vous parlez n'occupe-t-il pas une position importante au Québec

    • Benoit Toupin - Abonné 4 janvier 2016 16 h 55

      Espérer faire des profits en vendant des objets de destruction, c'est se tirer dans le pied; le jour où des imbéciles ou des épris de pouvoir décident de s'en servir, là commence le lourd passif découlant des faux profits déjà encaissés.

      Il y a tant d'exemples pourtant...

      Faire preuve de diplomatie là où il faudrait dénoncer, c'est un peu vendre son âme au diable en espérant continuer à faire affaire avec lui. En évitant de dénoncer l'indéfendable, on sauve quelques emplois, mais pendant ce temps, en ce monde, d'autres souffriront, mourront et d'autres chercheront à fuir l'insoutenable.

      De grand coeur et avec raison nous les accueilleront...

      Vous ne trouvez pas que cela ressemble à la saucisse... Plus de gens en mange parce ...

      Il faut demeurer critique à l'égard de toutes les cultures incluant la nôtre. Toutes les époques, toutes les civilisations portent beauté et aberration. Sans l'esprit critique, il arrive que les aberrations empoussièrent la beauté d'une culture. Seul l'esprit critique, la liberté de parole et la quête de dignité feront ressortir les beautés de notre monde. Et finalement c'est peut-être cet esprit critique qui nous rendra riche d'un monde plus près de l'égalité et du respect des humains.

      Souhaitons-nous le courage d'être inébranlable pour la défense de la dignité humaine; et si cela devenait contagieux...

      Souhaitons-nous la sagesse de refuser les stratégies et la diplomatie au service d'intérêt à courte vue et de viser la vrai richesse, celle qui profite à la dignité humaine.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 janvier 2016 11 h 55

      "Seul l'esprit critique, la liberté de parole (...) feront ressortir les beautés de notre monde." Et montreront la laideur qui veut se cacher.

      Oui, la liberté de parole pour que l'esprit critique puisse se manifester.

      Justement, pas très fort la liberté de parole en AS - comme l'a constaté M. Badawi, entre autres.