S’urbaniser en catastrophe

Quatre milliards de personnes vivent aujourd’hui dans les villes. Si croissance économique, suivant la tendance lourde, égale d’emblée urbanisation, alors il y a grande urgence à mettre de l’ordre dans la façon dont s’urbanise le monde émergent.


L'humanité est maintenant plus urbaine que rurale, suivant l’immense mouvement migratoire qui se déploie dans les pays en développement depuis quelques décennies. Cinquante-quatre pour cent des sept milliards d’humains habitent aujourd’hui en ville, et d’ici à 2050, on s’attend à ce que la proportion de la population urbaine soit de 62 % en Afrique, de 65 % en Asie et de 90 % en Amérique latine. Les causes générales en sont partout les mêmes : l’espoir d’améliorer sa qualité de vie, de donner à ses enfants une meilleure éducation, de trouver du travail dans un monde où la petite agriculture offre de moins en moins de perspectives de revenus, pour ne pas dire de survie.

Mais c’est un horizon qui se révèle trop souvent illusoire. C’est que la croissance urbaine dans la plupart des pays en développement se déroule de manière sauvage, sans véritable volonté de la planifier au profit du plus grand nombre. Si rien n’est fait pour y remédier, toutes ces villes s’exposent à des problèmes sociaux et politiques catastrophiques, si ce n’est déjà le cas — d’autant plus que, facteur aggravant, l’impact du réchauffement climatique va se faire sentir de manière de plus en plus brutale.

Un pays comme l’Inde (1,3 milliard d’habitants) ne peut plus se satisfaire de l’urbanisation spontanée. Congestion automobile, impéritie des services publics, en particulier dans l’approvisionnement en eau potable et en électricité, carence des infrastructures sanitaires, pénurie grave de logements… Les défis sont déjà incommensurables, alors qu’en fait, l’Inde est encore relativement peu urbanisée : les habitants des villes n’y représentent encore, selon le recensement de 2011, qu’à peine le tiers de la population du pays. De quelle dystopie l’Inde urbaine sera-t-elle faite dans dix ou vingt ans ?

La logique néolibérale de développement et de modernisation veut que l’urbanisation soit un ingrédient essentiel au progrès économique. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup voyagé en Asie ou en Amérique latine pour savoir que, dans les faits, cette logique ne profite guère qu’à une élite et, accessoirement, à une partie de la classe moyenne sur laquelle retombent, par miracle, certains bénéfices de la croissance. Au final se trouvent largement perpétuées en milieu urbain l’exclusion sociale et la précarité que ces nouveaux arrivants vivaient sur leur lopin de terre.

Le développement des villes est moins le résultat d’un effort de planification et d’investissements publics que celui d’un marché immobilier par lequel les nantis s’approprient l’espace avec la bénédiction des autorités, sans égard pour les familles pauvres qui pourraient s’y être installées sans autorisation, souvent depuis plusieurs générations. Ces familles sont repoussées, souvent de force, vers la périphérie, où leur sont offerts en compensation des logements modestes… ou pas de logement du tout, loin des quartiers qui leur permettaient de pratiquer leur petit boulot.

Cette dynamique — ou, dit autrement, cette absence de justice sociale et spatiale — est le lot de centaines de millions de personnes dans les pays en développement. C’est le cas en Inde et en Afrique, comme c’est le cas en Amérique latine, où l’urbanisation atteint ses limites.

Commencerait cependant à s’imposer, devant toutes ces urgences, l’impératif de ce que les experts appellent une « transition urbaine durable ». Dans cette veine, le gouvernement chinois a lancé en mars 2014 son tout premier plan d’urbanisme, avec l’objectif clair de s’attaquer à ces dispositifs de ségrégation urbaine.

Ce qui, sur papier, donne espoir. Reste évidemment à voir dans quelle mesure et à quelle vitesse cette « transition » parviendra à se concrétiser. La lumière se trouve concurremment dans le fait que les sociétés civiles prennent de la maturité partout dans le monde, avec nombreux mouvements de résistance citoyenne à la clé, ce dont parle d’ailleurs trop peu la presse occidentale.

Toute « transition » devra nécessairement passer par le renforcement de la démocratie locale. C’est obligé. Les choses ne changeront qu’à partir du moment où les voix des pauvres des bidonvilles seront entendues. Les élites — et leurs agents d’immeuble — n’accepteront pas facilement de partager le terrain.

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 31 décembre 2015 12 h 20

    Ville et environnement

    Avec une population mondiale qui a largement dépassé les 7 milliards d'individus, avec la mondialisation qui tente de niveler les cultures, les colonisatrices ayant le maximum d'influence, il y a un incontournable pour la survie de l'humain dans son environnement aux dimensions limitées : l'urbanisation.

    L'empreinte écologique des individus des sociétés colonisatrices dépasse largement la capacité de la planète à assurer la survie de tous. Or, dans une société opulente donnée, la ville devient souvent la plus polluée et pourtant, la moins polluante. Comment inverser cette situation inéquitable ?

    Malgré les belles paroles qu'on entend parfois, Montréal n'échappe pas au phénomène mondial de contamination de l'habitat urbain. Montréal est davantage un territoire livré au marché immobilier, à la spéculation et à l'industrie automobile qu'un territoire planifié et organisé en fonction du bien-être de ses occupants. Son refus de développer les transports collectifs et sa timidité à améliorer les transports actifs ne permettent pas d'être optimiste pour l'avenir. Et outre cette mobilité urbaine à revoir, l'évolution de son parc immobilier, en particulier résidentiel (beaucoup de condos de pacotille pour les mieux nantis et des besoins criants grandissants pour les familles), fait craindre le pire.

    Il n'y a pas que les villes émergentes qui doivent être invitées à revoir d'urgence leur urbanisation (sauvage). Il y en a aussi dans la riche Amérique du Nord, et Montréal est du nombre.

  • François Beaulé - Abonné 1 janvier 2016 07 h 58

    Les villes d'aujourd'hui, vectrices du désastre environnemental

    Les villes occidentales se sont développées en fonction de l'automobile, selon un étalement que celle-ci favorise. Les banlieusards sont allés s'établir toujours plus loin pour échapper à la pollution et au bruit que le transport routier cause. Alors que ces nuisances augmentent avec les distances parcourues. Plus les banlieusards s'éloignent pour trouver la quiétude et l'espace à moindre prix, plus ils polluent l'espace global. Et cette manière d'occuper l'espace, ce mode de vie, est tributaire d'une intense consommation d'énergie, tirée surtout des combustibles fossiles.

    Nos villes, par et pour l'automobile, sont l'expression d'une conception étriquée de la démocratie, née en Amérique. Il s'agissait de permettre à chacun, individuellement, d'imiter le mode de vie des riches, tout en se soumettant au marché. Plutôt que de définir collectivement l'aménagement de l'espace.

    Faut-il s'étonner alors que les pays pauvres dont les économies sont soumises à celles des pays riches n'aient ni les modèles ni les moyens pour bâtir des villes rationnelles, agréables et minimisant les émissions de polluants ?