Poudre aux yeux

Les soins à domicile ont tout de la poudre de perlimpinpin : on vous en donnera, braves gens qui en réclamez tant ! Mais dans les faits, l’offre est si insuffisante, si disparate, et si constamment rognée en douce qu’elle ne soulage que bien peu. Alors, promettre que plus de gens auront droit à ces soins d’ici cinq ans sans qu’il en coûte un sou de plus équivaut à du vent. Qui emporte la poudre jetée aux yeux.

En matière de santé, que veut la population, surtout quand elle vieillit ? Être soignée à domicile. C’est si vrai que lorsqu’en campagne électorale fédérale, le chef libéral, et futur premier ministre, Justin Trudeau a parlé de santé, il a donné comme priorité le financement des soins à domicile. Était-il en train d’imposer ses volontés aux provinces, dans un champ de leur compétence ? Pas du tout, avait alors précisé un stratège libéral au Devoir : les provinces dépenseront l’argent fédéral comme elles le veulent. Mais les soins à domicile étant partout populaires, autant s’arrimer à l’enjeu de l’heure…

Tout ministre de la Santé qui se respecte doit donc, et depuis longtemps, consacrer un chapitre de sa planification aux soins à domicile. Au tour de Gaétan Barrette de s’exécuter. Le Plan stratégique 2015-2020 du ministère prévoit qu’en 2020, il y aura une hausse de 15 % du nombre de personnes ayant accès au soutien à domicile, et 90 % de la population ainsi soutenue aura son évaluation et son plan d’intervention à jour.

Si on tient compte du vieillissement de la population, la projection est réaliste. Mais son assise ne l’est pas du tout : tout cela se fera à coût nul ! Suffira d’optimiser le continuum de soins et services, pour parler la novlangue administrative.

On pourrait se contenter de se moquer de cette manière de se moquer du monde : citer les cas de services à domicile coupés en raison des compressions et rapportés par la protectrice du citoyen ou divers reportages. Mais s’en tenir ainsi au cas par cas permet au ministre Barrette d’user de sa phrase favorite : « Je vous assure une chose : il n’y a aucune consigne demandant à couper. » Et si coupes il y a quand même, c’est l’unique faute des directions d’établissement. M. Barrette a encore eu recours à ce stratagème lorsque Radio-Canada l’a interrogé, à la mi-décembre, sur le fait que les budgets consacrés aux soins à domicile ont été réduits dans près de la moitié des centres de santé et de services sociaux de la région montréalaise.

Facile pour un ministre de se dédouaner, car le problème, c’est qu’il n’existe pas de portrait global des soins à domicile véritablement dispensés au Québec. On ne sait même pas si les budgets qui leur sont attribués sont bel et bien utilisés à cette fin. Des hôpitaux y pigeaient pour boucler leur budget, révélait en 2012 un rapport d’enquête de la protectrice du citoyen consacré à ces soins. Cela a-t-il changé ? C’est aussi ce rapport qui attirait l’attention sur l’« écart considérable » entre les politiques de soutien à domicile « et la réalité des personnes qui reçoivent ou qui devraient recevoir ces services ».

Trois ans plus tard, cette différence entre le papier et le terrain persiste. Elle explique qu’on diminuera des soins d’hygiène donnés à domicile pour y maintenir les soins infirmiers. Ou que des spécialistes visitant chez elles des personnes seules seront remplacés par une équipe de soutien généraliste, moins coûteuse… Le genre de passe-passe qui permet à un directeur d’établissement ou à un ministre de soutenir qu’on peut soigner à domicile sans que le budget soit touché, mais en passant sous silence ce qui est perdu au change.

Évidemment, traficotant les besoins d’aujourd’hui, on ne voit rien de ceux du futur. Pour corriger le tir, Québec oblige depuis septembre 2014 les établissements de santé à transmettre au ministère leurs données relatives à la perte d’autonomie des patients. En dépit de ce premier pas, la protectrice du citoyen signalait en septembre que le ministère de la Santé n’était « toujours pas en mesure de statuer sur l’offre réelle de services à domicile ». On avance à l’aveuglette, quoi ! Facile dès lors de promettre n’importe quoi.

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