Sauver une île de la noyade

Le cycle d’élections législatives et présidentielle enclenché ces derniers mois en Haïti est censé remettre le pays sur ses rails politiques. Avec, à la clé, obligation de progrès institutionnel, tant le chaos y est devenu chronique. En lieu et place, le pays déraille à nouveau de manière consternante. Le deuxième tour de la présidentielle doit avoir lieu le 27 décembre prochain — dans un peu moins de deux semaines. Dans l’état actuel des choses, il est inutile de procéder.
 

Haïti a si grand besoin de normalité politique, sociale et économique. Lui sera-t-il jamais donné de pouvoir en vivre un peu ? On ne peut pas ne pas se désoler de la lente noyade que l’île vit sans même jamais de temps en temps avoir réussi à sortir la tête de l’eau pour souffler un peu — sauf peut-être pendant un moment, sous Jean-Bertrand Aristide. Pour l’essentiel, le pays haïtien trébuche, va de crise en crise depuis la fin du duvaliérisme en 1986, quand Ronald Reagan a poussé « Bébé Doc » vers la sortie. La noyade n’est pas que nommément environnementale… L’État se défait, la démocratie ne s’y bâtit pas, les Haïtiens ont à peu près complètement perdu foi en l’idée que puisse un jour être élu un gouvernement qui pourrait vouloir, même à l’occasion, agir par souci du bien commun.

Scénario sombre ? Plutôt. Or, le nouveau cycle électoral lancé l’été dernier, et censé jeter les bases d’une sortie de crise politique, donne lieu à une énième descente aux enfers.

Le 9 août dernier se sont donc tenues dans le désordre et la violence des élections législatives qui auraient dû avoir lieu il y a quatre ans. Après quoi, le 25 octobre, les Haïtiens retournaient aux urnes pour cocher le deuxième tour des législatives et voter au premier tour de la présidentielle à la succession de Michel Martelly, élu en 2011 dans des circonstances plus que troubles. Les législatives, où se bousculaient les candidats de plus de cent partis, déboucheront inévitablement sur la formation d’un Parlement aussi éclaté et dysfonctionnel que le précédent. Cette cacophonie n’augure rien d’utile au développement d’une culture démocratique. Mais plus tragique et plus dommageable encore pour la suite des choses, vu la concentration du pouvoir entre les mains du président, est la crise ouverte par les soupçons de fraude massive commise dans le cadre de la présidentielle.

Pleuvent depuis des semaines les allégations de falsification du vote à la faveur de Jovenel Moïse, dauphin du sortant Martelly, arrivé en tête du premier tour avec presque 33 % du vote. L’ampleur des soupçons est stupéfiante. Des vérifications effectuées au hasard d’environ 10 % des feuilles de décompte des votes ont montré qu’il y avait potentiellement lieu de les invalider toutes, de la première à la dernière. Fin novembre, un groupe d’avocats américains s’étant rendus à Haïti en mission d’observation a publié un rapport dévastateur qui conclut à des signes probants de fraude systémique et d’électeurs ayant voté plus d’une fois grâce à un système de cartes d’accréditation distribuées par centaines de milliers à des représentants de partis politiques.

Cette somme de soupçons a poussé le candidat Jude Célestin, arrivé deuxième au premier tour, et huit autres candidats à la présidence à faire front commun pour réclamer qu’une commission d’enquête indépendante vérifie le scrutin du 25 octobre. Ils ont reçu l’appui de la Conférence épiscopale haïtienne, puis celle d’une coalition d’organisations américaines de la diaspora.

Le tollé n’a pas fait bouger d’un iota le Conseil électoral provisoire, un organisme qui souffre du reste depuis longtemps d’un grave déficit de transparence et d’intégrité. Non plus que la « communauté internationale » — États-Unis, Union européenne, Canada… — qui se pince le nez et s’accroche à l’idée que l’élection présidentielle doit être terminée à tout prix.

Ce qui défie l’entendement. Tout au plus aurait-on proposé à M. Célestin de reporter le deuxième tour au 10 janvier en lui promettant plus de vigilance dans l’organisation du vote. Il est pourtant impérieux qu’avant tout, une enquête indépendante soit conduite, avec l’appui de l’Organisation des États américains par exemple, pour faire la lumière sur les allégations.

Faute de quoi, les Haïtiens iront voter à des élections auxquelles ils ne croient déjà plus guère pour élire un président qui n’aura aucune légitimité. Ils méritent mieux.


 
5 commentaires
  • Richard Bérubé - Inscrit 14 décembre 2015 07 h 24

    Il y a du pétrole à Haiti...

    Guy Taillefer mentionne que Reagan avait délogé Bébé Doc en 1986...pourquoi...les yankees ont une intention de s'approprier ce pétrole, point à la ligne...ils se foutent éperdument du peuple...ils détruisent à la grandeur de la planète pour rencontrer l'agenda de l'Élite...il serait grand temps que la population se rende compte de cette tendance...car aujourd'hui ce sont ces pays marginaux et plus tard ce sera nous????

  • Yvon Bureau - Abonné 14 décembre 2015 11 h 45

    Il est fou de penser

    qu'un pays devrait parfois se donner une «Dictature collégiale» (Collectif de 10 personnes), pour une période de 10 ans, le temps de remettre le pays à stabilité maximale. Après 10 ans, ... et revenir progressivement à la démocratie.

    Et l'aide financière internationale ne serait pas donnée pour des travaux à faire, mais pour des travaux faits, réalisés. Aide étapiste, quoi!

    Chère Haïti, Bonne et fructueuse Route !

  • Michel Decarie - Abonné 14 décembre 2015 13 h 18

    Rien à faire à l'interne!!!

    La mise en tutelle par l'ONU me semblerait une solution valable????

    Michel Décarie

    • Pierre Brosseau - Abonné 15 décembre 2015 17 h 59

      Je suis d'accord. Les Haitiens ne savent plus ce qu'est une vraie démocratie. Si l'ONU peut assurer une certaine paix par les armes dans divers pays, elle pourrait sûrement assurer une vie économique et politique plus normale dans ce pays, au prix dUne mise en tutelle. Sinon, comment convaincre des organisations caritatives de poursuivre leur implication humaine et financière dans ce gouffre appparemment sans fond ?

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 décembre 2015 13 h 19

    Peine perdue

    Il ne faut pas rêver en couleurs. Quand bien même les élections y seraient honnêtes, Haïti ne s'en sortirait pas. Avec le réchauffement climatique, un bon ou un mauvais gouvernement n'y changera rien : l'île coulera fatalement à pic. Les deux pays riches au nord (les États-Unis et le Canada) vont écoper.