Le choix des armes

Le problème n’est pas seulement que la société américaine baigne dans les armes à feu, mais que leurs ventes demeurent vastement incontrôlées. Comme il demeure grand, le pouvoir de nuisance des républicains qui contrôlent le Congrès et du lobby de la National Rifle Association (NRA) ! Ce pouvoir peut-il être surmonté ? Si la porte est verrouillée à l’échelle fédérale, elle ne l’est pas, en revanche, à celle des États et des municipalités.


La tuerie qui a fait 14 morts dans un centre d’aide sociale à San Bernardino lie un acte de démence politico-religieuse, inspiré par le groupe État islamique (EI), à la vieille culture du fusil qui empoisonne la société américaine. Une conjonction mentale particulièrement létale. Syed et Tashfeen Farook, les auteurs présumés du massacre, avaient pourtant l’air de « vivre le rêve américain », a déclaré une connaissance au Los Angeles Times. Le rêve s’est terminé comme se termine typiquement un film d’action hollywoodien, quand le héros avec sa mitraillette annihile le mal dans un bain de sang.

Ce qui s’est produit dans la petite ville californienne de San Bernardino, le 2 décembre dernier, étale autant le défi que soulève l’efficacité des appels au djihad du groupe EI que l’irrésolution des Américains face au problème de plus en plus criant de l’accès aux armes à feu — dont une importante proportion sont en fait des armes de guerre, automatiques et semi-automatiques.

Il y a 300 millions d’armes en circulation « south of the border », et environ 40 % d’entre elles, ce qui revient de la part des autorités à faire preuve d’une grande irresponsabilité sociale, sont acquises sans vérification préalable de sécurité. Le risque est aussi grand aux États-Unis de succomber à des blessures par balles que de mourir dans un accident d’automobile ; le risque est aussi grand en France que de décéder… d’hypothermie. L’incidence de tueries de masse — dont la définition, cela dit, est imprécise — aurait triplé depuis quatre ans, période pendant laquelle 37 États ont assoupli les restrictions légales quant à la possession et au port d’armes. Avec le résultat que les ventes sont ascendantes depuis longtemps, avec ruée sur les armuriers, par réflexe mal avisé d’autodéfense, quand se produisent des tueries particulièrement meurtrières. « Beaucoup trop d’Américains semblent disposés à accepter une certaine quantité de carnages, ironise sombrement l’hebdomadaire de gauche The Nation, pourvu qu’ils ne sont pas perpétrés par des musulmans… »

Le scandale par lequel les citoyens peuvent légalement, pour ne pas dire librement, se procurer des armes de guerre est directement attribuable au lobby extrémiste qu’est la NRA et aux républicains qui défendent sa déraison au Congrès. Ceux-là poussent la protection de leurs intérêts jusqu’à s’opposer à l’application de mesures universelles de vérification des antécédents, alors qu’au sein de l’opinion publique, indiquent pourtant les sondages, près de neuf Américains sur dix reconnaissent la nécessité d’adopter une mesure aussi élémentaire.

Ce qui fait que, selon des chiffres gouvernementaux, plus de 2000 Américains placés sous surveillance pour activités terroristes ont pu quand même se procurer en toute légalité des fusils et des explosifs entre 2004 et 2014. Étrange brèche dans un pays obnubilé par les enjeux de sécurité nationale.

En son temps, Ronald Reagan, président républicain mythifié, était favorable au contrôle des armes. « Chaque année, quelque 9200 Américains sont tués par balles. Ce niveau de violence doit cesser », écrivait-il en 1991 dans le New York Times.

Vingt-cinq ans plus tard, la NRA et ses acolytes continuent de défendre leur marché bec et ongles au nom d’une interprétation abusive du deuxième amendement de la Constitution américaine, garantissant pour tout citoyen le droit de porter des armes.

La Cour suprême a pourtant jugé en 2008 que « le droit garanti par le deuxième amendement n’est pas illimité ». Ce qui tombe sous le sens, mais ce contre quoi la NRA continue de mener une guérilla judiciaire. Pour la 70e fois depuis 2008, la Cour a démoli, lundi, les prétentions du lobby des armes dans une cause qui visait à faire invalider une loi adoptée par la municipalité de Highland Park, près de Chicago, interdisant les fusils semi-automatiques.

Le fait est que, depuis cinq ans, des villes et des États américains ont voté par centaines des règlements de contrôle des armes. Tous contestés en vertu du deuxième amendement, ils ont pratiquement tous été validés par les tribunaux. Ce qui revient à dire que l’insanité de la NRA et des républicains n’est pas insurmontable. Il y a moyen de les désarmer, petit à petit.

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