Aristocratie médicale

L’équivalent de deux Centres Vidéotron de Québec : voilà ce que les médecins auront reçu en sommes imprévues sur quelque cinq ans, a révélé la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, vendredi. Sans véritable garantie (ou mesure) d’augmentation de services. Comment savoir si nous en avons eu pour notre argent lorsque, en plus, tout ce qui entoure la rémunération des médecins en général, et des médecins spécialistes en particulier, est entouré d’un secret habituellement réservé à une aristocratie ?
 

Le rapport de la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, aura ouvert l’ère post-Charbonneau : après le monde de la construction, on n’a d’autre choix que se pencher sur certaines des dépenses les plus lourdes et douteuses de l’État : les contrats informatiques et la rémunération des médecins.

Ces derniers, encore une fois, semblent être partis avec la caisse. Leur réserve-t-on le traitement royal auquel avaient droit Lise Thibault et ses prédécesseurs ? Une entente entre gentilshommes les laissant dépenser sans vérifications ? À lire Mme Leclerc, on dirait bien. Alors que le gouvernement est prêt à comprimer le budget du moindre centre de la petite enfance qui a le malheur de dépenser plus que le « tiers performant », le voilà qui accepte, pour la rémunération des médecins, d’allonger 416,7 millions supplémentaires, non budgétisés, sans rechigner. Cette somme comprend des actes médicaux facturés, mais une partie reste nébuleuse, au dire même de la vérificatrice générale.

L’étalement négocié par notre médicalocratie devait nous faire économiser 394 millions de dollars. Finalement, plusieurs phénomènes « viennent réduire significativement cette économie potentielle, voire l’annuler à moyen terme », écrit Mme Leclerc. Dans ce montant, il y a 148,5 millions qui correspondent ni plus ni moins qu’à un cadeau aux médecins, une « surévaluation des sommes à verser ». Comment le ministre, pourtant fin négociateur, a-t-il pu laisser un tel montant sur la table ?

La vérificatrice générale nous fait comprendre du reste à quel point les ententes arrachées par les médecins sont gratinées : si, une année, l’État dépense moins que l’enveloppe prévue pour la rémunération des médecins, on remboursera rétrospectivement les médecins en augmentant le prix des actes. Si on dépense plus que l’enveloppe prévue ? On paie tout simplement le surplus. C’est, pour les médecins, « pile je gagne, face tu perds », pour reprendre la formule de l’universitaire Damien Contandriopoulos lors d’une interview, vendredi.

Bar ouvert ? Oui, la RAMQ, une fois qu’elle a rémunéré les actes médicaux, n’effectue pratiquement pas de surveillance. Cela a d’ailleurs surpris la vérificatrice, qui a rappelé à la Régie que celle-ci « a la responsabilité d’exercer des activités de contrôle et de surveillance relativement aux paiements effectués, afin de déceler des erreurs de facturation ou des cas potentiels de fraude, et, s’il y a lieu, de récupérer les sommes versées en trop ». De plus, notons que sur 33 incitatifs visant à orienter le travail des médecins en fonction des priorités du gouvernement, 30 ne comportaient aucune cible. L’entente que le ministre a conclue avec les omnipraticiens règle ce problème en partie.

Pour régler l’ensemble du problème, il faudra mettre fin au traitement aristocratique réservé aux médecins. D’abord, récupérer des sommes. Ensuite, libérer les données de la RAMQ. Le magazine L’Actualité dévoile dans son numéro en kiosque qu’il est pratiquement impossible pour les chercheurs en gestion des soins d’obtenir les données élémentaires afin de vérifier l’effet du mode de rémunération des médecins, mais aussi pour faire bien d’autres études comparatives. Ce privilège du secret mérite d’être aboli. Il s’agit ici de fonds publics.

43 commentaires
  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 1 décembre 2015 04 h 21

    Scandaleux....


    Frayant avec des amis médecins, ceux-ci m’admettent candidement l’embarras dans lequel ils sont m’avouant qu’ils se font tout simplement trop d’argent. Ceux-ci, peut-être ayant davantage de conscience sociale, me disent leur gène au moment où les salaires moyens de la classe moyenne plafonnent, et où l’écart entre riches et pauvres s’accroit.

    Comment peut-on aujourd’hui encore justifier de tels niveaux de rémunérations, où médecins (qui sont, rappelons-le, employés du secteur public) se font des salaires plus de 10 fois celui de la famille de classe moyenne québécoise?

    Vivement un gouvernement avec le courage de rectifier cette indécence et ramener ces salaires à des niveaux plus honnêtes et justes; vivement un gouvernement qui osera confronter cette puissante corporation des médecins qui nous tient en otage.

    • Colette Pagé - Inscrite 1 décembre 2015 12 h 17

      Dans le passé, rares étaient les médecins qui prenaient de longues vacances. Désormais, après avoir atteint rapidement leur maximum de traitement, des médecins spécialistes quittent leur clientèle pour deux mois. Et si ce phénomène augmente et si la tendance se maintient l'on rajoutera des primes visant la réduction de vacances. Toujours la carotte !

    • Francois Cossette - Inscrit 1 décembre 2015 13 h 03

      Il ne faut pas oublier que notre ministre de la sante a recu un beau cadeau de 1.3 millions, maintenant il ne fait que rembourser ses dettes ... sur notre dos.

    • Jean Lacoursière - Abonné 1 décembre 2015 13 h 20

      Les médecins ne sont pas des employés du secteur public. Ce sont pour la très grande majorité des travailleurs autonomes qui facturent l'État pour leurs services. Certains de ces travailleurs autonomes s'incorporent pour payer moins d'impôt.

    • Pierre Brosseau - Abonné 1 décembre 2015 17 h 42

      @ M. Lacoursière, pour une réelle justice sociale et une réelle efficacité du financement des soins de santé, il faudra faire comme en France: que les médecins soient des employés de l'État. Ça sera certainement impossible que cette formule coûte plus cher que la situation actuelle où ce sont des médecins les administrateurs en chef de notre système de santé. C'est comme si les avocats au pouvoir décrétaient toutes les lois !

  • André Chevalier - Abonné 1 décembre 2015 05 h 45

    Vivement des médecins salariés!

    Tant que les médecins seront payés selon le nombre d'actes médicaux posés, ce problème restera. Claude Castonguay, cet actuaire qui fut le grand bâtisseur de notre système de santé, voulait que les médecins soient salariés, proposition que les médecins bloquèrent.

    C'est beaucoup plus payant pour un médecin de prescrire des pilules à un patient après cinq minutes de consultations que prendre vingt minutes pour trouver le problème et tenter de le guérir. Ça donne une cohorte de patients (clients) qui doivent consulter régulièrement, ce qui engorge le système.

    La santé publique est un domaine trop important pour en laisser le monopole de la gestion aux médecins.

    • Pierre Fortin - Abonné 1 décembre 2015 20 h 29

      « Vivement des médecins salariés! »

      Vous mettez le doigt sur le point sensible, Monsieur Chevalier : pourquoi les médecins ne sont-ils pas salariés comme le sont les profs, au service de la collectivité, qui cultivent le développement des enfants et qui préservent ainsi la santé d'un être en croissance? les infirmières qui trouvent toujours le moyen de faire ce qu'il faut? tous ceux qui ne sont pas moins essentiels — et parmi eux, ceux dont on ne parle jamais : les bénévoles incontournables et indispensables, incrustés partout dans nos services publics — pour notre avenir collectif? Qu'est-ce qui distingue certains plutôt que d'autres?

      J'espère que les éboueurs sont bien payés parce que, moi! je ne le ferais pas, leur travail. Ramasser les crasses des autres, vous y pensez! et s'ils n'étaient pas là nous devrions faire ce qu'il faut par nous-mêmes. C'est quand chacun fait ce qu'il faut que la société marche.

      Bien sûr! Il y a des classes au Québec parmi ceux qui font marcher le pays. Il y a les professions libérales auxquelles on accorde un staut élevé leur permettant de marchander leur savoir et leurs compétences, à qui on accorde des accomodements fiscaux, entre autres, et à qui les lois du marché conviennent mieux que celles du devoir civique.

      Vous posez une très bonne question, Monsieur Chevalier.

  • Serge Bouchard - Abonné 1 décembre 2015 06 h 19

    Entente$

    Si quelqu'un croit qu'une entente avec les médecins peut se faire à moindre coût est vraiment naïf. Quand il y a entente avec les médecins c'est que des dollars ont été mis sur la table.

  • Julien Thériault - Abonné 1 décembre 2015 06 h 23

    Montrer les factures

    Il me semble que chaque patient devrait avoir accès aux factures que les médecins envoient à l'assurance-maladie pour les soins qu'il reçoit. Après tout, par ses impôts, c'est le patient qui paie. Les dentistes, les garagistes, les moindres boutiquiers doivent émettre des factures. Pourqoui ce secret en ce qui concerne les soins médicaux ?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 1 décembre 2015 13 h 01

      Exact...Si la RAMQ ne peut contrôler les sommes versées par l'État aux médecins, peut-être que le patient pourrait le faire s'il savait exactement combien coûte les services que son médecin charge à la RAMQ...Si le patient avait la facture, il serait en mesure de vérifier si les services ont réellement été rendus...Dans l'état actuel, le numéro de la carte de l'assurance-maladie est entre les mains des médecins qui décident de son utilisation...Il y a peut-être des cliquetis de cartes qui se font pour rien...
      Je ne serais pas surpris qu'il en soit ainsi...

    • Hélène Paulette - Abonnée 1 décembre 2015 15 h 44

      Ca s'est fait au début... Paraît que ça coûtait trop cher...

  • François Dugal - Inscrit 1 décembre 2015 07 h 47

    Délit d'initié

    Monsieur le premier ministre et monsieur le ministre de la santé sont des médecins spécialistes qui ont gardé leur droit de pratique. Par conséquent, la négociation concernant la rémunération avec leurs semblables est faussée; le "monde" de la finance appelle ça un délit d'initié.

    • Sébastien Lacroix - Abonné 1 décembre 2015 12 h 58

      M.Barrette fut en charge des négociations avec le gouvernement pour l'augmentation des salaires des médecins spécialistes avec le gouvernement libéral.

      Maintenant qu'il est de l'autre côté de la table de négociation, il fait un suivi scrupuleux de ce pactole.

      Avec de bonnes raisons, on dit pourtant que l'on ne peut être juge et partie...

    • Pierre Brosseau - Abonné 1 décembre 2015 17 h 46

      @ M. Dugal, délit d'initiés ET conflit d'intérêt pour MM. Couillard et Barrette. C'est comme s'ils négociaient eux-mêmes leurs propres conditions de travail, puis se faisaient des chèques sans que l'on puisse vérifier le bien-fondé de leur rémunération. C'est pas mal extraordinaire !