Cumbia électorale

Les Argentins ont porté dimanche à la présidence le candidat de centre droit Mauricio Macri, en décidant — encore que de justesse — de marquer une rupture sur le plan électoral après les douze ans de pouvoir hégémonique des Kirchner mari et femme. Moins alternance utile à la démocratie que manifestation de fatigue anti-péroniste.


La cassure est électoralement spectaculaire. D’abord parce que c’est la première fois dans l’histoire argentine qu’un candidat porteur d’un programme ouvertement de droite arrive au pouvoir par les urnes. Le glissement est donc évident. Ensuite parce que c’était aussi la première fois que les Argentins se rendaient aux urnes pour un second tour. La victoire de M. Macri n’en est que plus frappante.

Pour autant, il est probablement exagéré d’attendre de cette présidentielle qu’elle annonce un véritable changement de cap. Toutes choses égales d’ailleurs, les Argentins ont en partie réagi comme a réagi l’électorat canadien il y a quelques semaines — par emballement pour Justin, certes, mais aussi par net sentiment anti-Harper.

Néstor Kirchner, décédé en 2010, a été vaguement mythifié pour avoir été le président (2003-2007) qui a promu d’ambitieuses politiques sociales et qui a contribué à sortir le pays de sa pire crise économique. Digne descendant de la nébuleuse péroniste qui domine la vie politique depuis les années 1940, il n’en a pas moins appliqué une gestion opaque du pouvoir, s’employant avec méthode à discréditer les voix critiques. Son épouse, Cristina (présidente de 2007 à 2015, élue deux fois haut la main), a continué, naviguant au centre gauche, à creuser cette veine autoritaire et clientéliste, sur fond d’antiaméricanisme. Mme Kirchner, à qui la Constitution interdisait de briguer un troisième mandat consécutif, quitte le pouvoir en traînant des scandales de corruption. Sa contribution au progrès du projet démocratique argentin n’aura pas été particulièrement positive.

Appartenant à une autre caste, M. Macri est un pur produit des élites économiques. Ancien président de l’équipe de foot la plus populaire du pays, ex-maire de Buenos Aires, il est le fils de Franco Macri, l’un des plus riches industriels argentins. Dimanche soir, il a promis, en fêtant sa victoire sur fond de musique cumbia, « une pauvreté zéro, la guerre contre le narcotrafic et l’union de tous les Argentins ».

Pour avoir beaucoup promis, il va donc décevoir.

M. Macri aura en tout cas intérêt à savoir bien manoeuvrer face aux défis qui l’attendent : économie poussive, inflation de l’ordre de 30 % par année… On peut par ailleurs penser que, sur le plan des relations extérieures, il voudra clairement prendre ses distances avec le Venezuela, dont les Kirchner étaient de proches alliés, et recoller les pots cassés dans les relations de l’Argentine avec les États-Unis.

Pour pouvoir agir, il lui faudra savoir d’autant mieux danser que la coalition bancale qu’il a formée autour de son parti, Proposition républicaine (PRO), est minoritaire au Parlement. L’opposition va disposer d’une importante force de nuisance. Si donc M. Macri a réussi, du moins momentanément, à briser le monopole du péronisme sur le pouvoir, il se trouve que Mme Kirchner n’a sûrement pas dit son dernier mot.

Elle qui n’a finalement presque pas fait campagne en faveur de Daniel Scioli, celui qu’elle avait désigné pour lui succéder, pourra continuer de tirer bien des ficelles en prévision de la présidentielle de 2019 où elle pourra se représenter.

Alternance en Argentine ? Jusqu’à preuve du contraire, il s’agit davantage d’une pause que d’une rupture dans la vieille culture politique du pays.

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