Sortir du marais

Tout le monde a perdu, il y a 20 ans. Et depuis, politiquement, le Québec patauge dans une sorte de marais délétère. Comment en sortir ?


Avec son résultat ultraserré, le référendum du 30 octobre 1995 n’a évidemment rien réglé. La défaite du Oui, pourtant courte, a été durablement aggravée par le discours extrêmement malhabile de Jacques Parizeau. Quinze ans plus tôt, avec un score plus déprimant encore, un René Lévesque, pourtant meurtri, avait su avoir la défaite noble et préserver l’avenir.

Malgré tout, on pensait bien, il y a 20 ans, que les 49,4 % de « oui » auraient des suites. Le Québec ? « Jamais plus il ne sera une quantité négligeable, comme il l’a été en 1982, ni “un problème parmi d’autres” où on le noyait, en 1990 et en 1992, durant les épisodes de Meech et de Charlottetown », écrivait, en une du Devoir du 31 octobre la directrice Lise Bissonnette. La veille, le Jean Chrétien n’avait-il pas enjoint aux manifestants du love-in de ne pas « laisser tomber » les Québécois ? Le soir du référendum, Daniel Johnson n’avait-il pas dit que ce score impressionnant signifiait qu’on allait « améliorer le Canada » ? On connaît la suite…

Le slogan des souverainistes, « Oui, et ça devient possible », faisait mouche dans l’après-guerre froide caractérisée par la « fin des idéologies » et un sentiment de blocage politique. Il était grisant de se dire que des choses devenaient « possibles ». Les événements de 1990 et 1992 avaient démontré que la voie du fédéralisme renouvelé était bouchée. Le soir du 30 octobre, c’est l’autre voie privilégiée par la moitié des Québécois qui s’obstruait.

Vingt ans plus tard, non seulement est-elle encore bloquée, mais la formule de Jacques Parizeau s’impose : le souverainisme s’apparente à un « champ de ruines ». Le fédéralisme québécois, lui ? Après avoir eu un frisson devant la feinte d’« ouverture » de Stephen Harper, il est retourné à son trou. Ceux qu’on appelait les fédéralistes se sont mués d’abord et avant tout en antisouverainistes. Amants du statu quo et d’une constitution immuable… de peur de faire le jeu des rêveurs de pays.

Dans ce marais, une certaine idée du Québec s’érode. Sans trop s’en apercevoir, on recommence à se dire « province ». En 1961, Jean Lesage déclarait : « Pour nous, l’État du Québec, c’est le point d’appui commun, le levier dont nous pouvons et devons nous servir dans la poursuite des tâches que nous impose notre présence dans la réalité canadienne. » Pourtant du même parti que les Lesage et Bourassa, ceux qui gouvernent actuellement travaillent — par antisouverainisme ? — à miner cet État, son autonomie. Sous couvert de mener un exercice de ménage (ce qui s’impose parfois), ils planifient des amputations : la fin des Relations internationales, l’abandon graduel à Ottawa de la perception des impôts. Première depuis le renoncement à l’assurance-chômage en 1940.

L’État du Québec risque, dans les années Couillard, de se vider en partie par le haut. Mais aussi, simultanément, par le bas : le maire Coderre, formé et forgé par Ottawa, a l’oeil sur plusieurs morceaux de la « province » : il rêve des revenus de la TVQ et entend désormais discuter directement avec le gouvernement fédéral, où ses anciens collègues du PLC viennent de reprendre le pouvoir. Le maire de la capitale l’appuie et l’accompagne. Même si la commission Charbonneau a démontré qu’elles étaient parfois des gouvernements de proximité avec les magouilleurs, les villes exigent un traitement d’égal à égal avec Québec.

Face à cela, ce n’est pas tant la « division des souverainistes » qui devrait inquiéter, mais celle des nationalistes. Ces derniers forment encore une majorité au Québec, mais ils n’arrivent pas à s’entendre sur un véhicule commun. Il le faudrait, pour mettre au moins un pied en dehors du marais.

18 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 31 octobre 2015 07 h 29

    Ne derions-nous pas nous méfier?

    «le maire Coderre, formé et forgé par Ottawa, a l’oeil sur plusieurs morceaux de la « province » : il rêve des revenus de la TVQ et entend désormais discuter directement avec le gouvernement fédéral, où ses anciens collègues du PLC viennent de reprendre le pouvoir.» (Antoine Robitaille)

    On ne peut pas ne pas se demander s' il n'y aurait pas une stratégie délibérée de la part de certains fédéralistes derrière tout cela, une stratégie visant à étouffer pour de bon toute idée d'indépendance pour le Québec?

    Les fédéralistes sont en guerre contre les souverainistes, ils l'ont dit eux-mêmes.
    Quand ils nous accusent de vouloir «détruire» leur Canada et qu'ils disent nous haïr, est-ce que ce n'est pas ce que cela implique de leur part?

    S'ils étaient vraiment des démocrates comme ils le prétendent, ils auraient il me semble un peu plus de respect et de considération à notre égard et ils chercheraient des moyens de régler le problème d'une façon ou d'une autre. Et alors il pourrait y avoir des négociations ou tout au moins des discussions sur le sujet.

    Mais ce n'est pas ce qu'ils font. Pour eux le problème a été réglé en 1995 et c'est ce de quoi ils cherchent à convaincre la population non sans un certain succès. Et, sans le dire ouvertement, ils agissent en catimini dans l'espoir d'«écraser» les souverainistes pour de bon pour pouvoir plutôt nous noyer dans le grand tout canadien.

    Je crains qu'il y ait bien des Québécois qui sous-estiment les efforts que font les fédéralistes pour faire disparaître l'idée d'indépendance.

    Nous avons longtemps pensé que ce n'était qu'à nous de décider de notre avenir. Je pense que nous nous sommes trompés. Nous avons beaucoup plus d'adversaires que nous le pensions et ils sont beaucoup plus coriaces que nous aurions pu l'imaginer.

    Est-ce que nous ne serions pas alors les victimes d' une certaine oppression?

    • Pierre Fortin - Abonné 31 octobre 2015 17 h 01

      La grenouille et le bœuf

      « [...] le maire Coderre, formé et forgé par Ottawa, a l’oeil sur plusieurs morceaux de la province »

      Selon la loi, les municipalités ont été constituées pour assurer les sevrices essentiels tels l'aqueduc et les égouts, la police, etc. Bref, la loi accorde aux municipalités des pouvoirs leur permettant de répondre aux besoins municipaux dans l'intérêt de leur population.

      Le Maire Coderre devrait d'abord assumer convenablement ses devoirs légaux avant de quémander de nouveaux pouvoirs. Les manquements répétitifs à ses obligations dont nous sommes témoins plaident par eux-mêmes. Qu'on lui accorde de nouveaux revenus est une chose, c'en est une autre que d'élever son statut politique alors qu'il est déjà débordé par ses fonctions actuelles.

      Quand on se rappelle les affaires tordues qui ont miné sa municipalité, et qui sont encore sous enquête, il serait bien imprudent de lui accorder davantage de pouvoirs tant qu'il n'aura pas fait la preuve qu'il maîtrise ceux qu'on lui a confié déjà.

  • Normand Carrier - Abonné 31 octobre 2015 07 h 39

    Le très provincialiste Philippe Couillard ....

    Pour Couillard , dire l'état du Québec est un sacrilège car ce premier ministre devient graduellement le roi du papetissement du Québec .... Son legs risque d'être très mince au rythme ou il amenuise le Québec et qu'il n'ose pas parler dans sa langue a l'étranger comme il la fait en Islande ... IL faudra avant tout le battre a la prochaine élection pour limiter les dégats qui seront difficilles a réparer ....

    Sortir du marais veut dire se débarrasser de cette hégémonie libérale qui que statutoquoiste et adepte du surplace .....

  • François Beaulé - Abonné 31 octobre 2015 07 h 41

    Le marais dans la tête

    Antoine Robitaille se préoccupe tant et trop de structures politiques qu'il en oublie l'objet de la politique, organiser la vie en commun.

    Les graves problèmes environnementaux devraient nous mener à redéfinir l'habitat et les transports, l'alimentation et le partage de la richesse. Voilà où sont les véritables défis qui concernent tous les Occidentaux. Les gouvernements municipal, provincial et fédéral ont chacun un rôle à jouer.

    De toute évidence, le Parti québécois, 20 ans après son 2e référendum perdu, est complètement dépassé, obsolète. Il faut que ce parti disparaisse ou se marginalise pour laisser la place à un parti capable de participer à une évolution radicale de notre mode de vie.

    • Normand Carrier - Abonné 31 octobre 2015 10 h 50

      Votre seule préoccupation monsieur Beaulé est de faire disparaitre l'idée de l'indépendance , du peuple Québécois , du nationalisme , du Parti Québécois et des forces souverainistes aux profits des vraies affaires comme diraient le duo Couillard-Coiteux et ses libéraux .....

    • François Beaulé - Abonné 1 novembre 2015 08 h 52

      M. Carrier, vous confondez à tort le Parti québécois au peuple. Aux dernières élections provinciales en 2014, seulement 25% des électeurs ont voté pour le PQ. Après seulement 18 mois au pouvoir, ce parti a été éjecté par le peuple qui en a assez de ses manigances séparatistes. Suite à l'apparition de PKP dans la campagne électorale, le poing levé pour l'indépendance, les intentions de vote ont rapidement chuté. Le peuple ne veut pas de l'indépendance du Québec et ne veut plus de référendum pour longtemps.

      Cependant, la communauté indépendantiste minoritaire du Québec garde ses illusions. Elle contribue donc de facto à l'élection du Parti libéral en divisant le vote des Québécois progressistes.

  • François Dugal - Inscrit 31 octobre 2015 08 h 07

    La mission

    La mission du premier ministre Couillard et de ses acolytes est de ramener la province de Québec au rang de province comme les autres et de faire des québécois francophones une minorité comme les autres au sein de la "grande famille canadienne".
    Il est évident que, pour parvenir à ses fins, la démolition de la fonction publique demeure sa priorité. La deuxième étape sera de s'attaquer à la qualité de l'éducation afin de former, non pas des citoyens qui ont un sens critique, mais des consommateurs qui "répondent" aux diktats de la publicité pour faire "tourner la roue" de l'économie.
    Il appelle ça "les vraies affaires" (pour lesquelles nous avons voté, faut-il le rappeler).

    • Benoit Toupin - Abonné 31 octobre 2015 13 h 11

      41.5% des 71.4% des électeurs inscrits ont voté pour Monsieur Couillard et le PLQ. Combien de ces 29.6% d'électeurs avaient une idée suffisamment claire des intentions de ce parti pour dire aujourd'hui que le résultat correspond à leur compréhension? Qui, en dehors des membres du gouvernement, peut confirmer les intentions profondes de ce gouvernement qui se concentre à mettre toutes ses actions sous la loupe de la supposé nécessaire "rigueur" austère de sa gestion.

      Pourtant, plusieurs y voit un agenda caché. Quoi qu'il en soit, les résultats sont que le coffre d'outils du Québec est dilapidé. L'illusion de démocratie illustrée ci-haut, l'illusion qu'un état ratatiné nous rendra plus riche me laissent croire qu'à moins d'un réveil rapide et énergique, le marais risque de s'étendre et s'épaissir...

    • François Dugal - Inscrit 31 octobre 2015 14 h 49

      Le 29.6% des électeurs avertis qui votent PLQ ont pourtant raison à la fin. C'est sans compter tous ces lobbyistes qui valent plus de 50% de tous le monde mis ensemble.

  • Gilles Gagné - Abonné 31 octobre 2015 08 h 44

    Excellent point de vue M. Robitaille, pour bien des québécois il tombera malheureusement entre deux chaises.