La confiance

Il y aura rencontre entre le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, et les chefs autochtones : c’est la moindre des choses. Il est incroyable de constater à quel point l’urgence de bâtir des ponts tarde à se manifester alors que l’on sait depuis longtemps, échos venus d’ici comme d’autres provinces, à quel point le lien de confiance entre les services de police et les autochtones, particulièrement les femmes, est ténu.

Dans l’affaire des allégations de sévices policiers révélés par le reportage de l’émission Enquête la semaine dernière et mettant en cause des femmes autochtones de Val-d’Or, il faut mettre en lumière un personnage-clé : Édith Cloutier, directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Ce sont même des lecteurs du Devoir qui nous y conviaient mardi, en applaudissant la « communauté citoyenne autochtone urbaine » qu’elle a réussi à créer.

Mais son importance, c’est qu’elle est aussi la signataire d’une lettre cruciale, celle qui a été envoyée en mai dernier à trois ministres et à deux hauts gradés de la Sûreté du Québec et qui fait état d’« allégations sérieuses relatives à des abus physiques et sexuels » de la part de policiers envers « plusieurs femmes autochtones à Val-d’Or ». Mme Cloutier y réclamait pour elles quelque chose de précis : « Assurer leur protection à l’égard de représailles ou d’intimidation dont elles pourraient faire l’objet à la suite de ces dénonciations. »

Édith Cloutier n’est pas la première venue : elle travaille depuis des années auprès des gens vulnérables, particulièrement les autochtones, a reçu de nombreuses récompenses et a même été élevée au rang de chevalier de l’Ordre national du Québec. Quand une femme pareille prend la peine d’écrire à des ministres en y allant de propos aussi graves, quand elle précise qu’elle s’est « engagée personnellement » auprès des présumées victimes à garantir « leurs droits et leur protection », il faut la prendre au sérieux.

Signe de l’indifférence témoignée aux dossiers autochtones, sa missive n’a pourtant pas eu le suivi qu’elle méritait. D’une part, le dossier a d’abord été confié à la Sûreté du Québec, qui a mené une enquête interne, ce qui est un pur non-sens dans une matière aussi délicate. Il a fallu attendre l’intervention des médias pour que la ministre de la Sécurité publique renvoie finalement le dossier au Service de police de la Ville de Montréal. C’est mieux, mais c’est peu, et la solution s’impose depuis, comme Le Devoir l’a prônée : confier ce genre de dossier au nouveau Bureau des enquêtes indépendantes. Vu la crise actuelle, qu’il s’y active dès maintenant plutôt que de respecter l’interminable échéancier de son entrée officielle en fonction.

Mais l’autre suivi qui n’y est pas, c’est la protection des présumées victimes. Val-d’Or est divisée, les policiers, furieux, sont partis en campagne, et bien des gens se rangent derrière eux avec les propos les plus virulents et les plus méprisants.

Qu’est-ce qui attend celles qui ont osé parler ? Quelle confiance donner à ce système où des femmes à visage découvert osent raconter ce que l’on murmure depuis des années, d’un bout à l’autre du Canada, mais où on les dénigre aussitôt ; où l’on chipote pour la simple tenue d’une rencontre entre le premier ministre Philippe Couillard et les chefs autochtones sur un sujet pourtant grave et symptomatique des rapports tordus et tendus entre Blancs et autochtones ; où Québec a pour seul réflexe de renvoyer la balle au fédéral quant à la tenue d’une plus vaste enquête sur le sujet.

Parler de sévices sexuels est extraordinairement difficile, recevoir ces affirmations également, et confronter la discrimination envers les autochtones l’est tout autant. On parle beaucoup ces jours-ci, mais sans faire face aux problèmes. Il faudra bien pourtant s’asseoir pour s’obliger à ne plus tourner la tête.

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25 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 29 octobre 2015 07 h 33

    En tout cas la ministre ....

    s'est fait prendre .... je n'écrirai pas ce qu'on dit dans ces cas là, elle n'a rien fait, comme on a pu le constater, depuis mai dernier, à part des imbécilités. Oui il est temps que les communautés autochtones prennent part très activement à ce qui se passe dans leurs communautés respectives, car ce n'est pas tout rose là non plus; il est temps que les gens de Val d'Or se fassent entendre aussi je pense. Les uns les autres se regardent en chien de faïence et cette situation crée énormément de frustrations de part et d'autre.

  • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2015 07 h 50

    Prudence!

    Il semble y avoir eu beaucoup de cafouillage dans cette affaire; difficile d'y voir clair. D'autant plus que les médias y prennent beaucoup de place et "opinionnent" beaucoup dans un affaire sérieuse qui relève, doit relever de la justice. Des droits, des réputations sont en jeu, donc prudence et non au "tribunal populaire" Que toute la lumière soit faite, mais dans le respect du droit et de la justice.


    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 29 octobre 2015 08 h 57

      Évidemment, comme toujours, vous prenez le parti de la police. Comme en 2012.

    • François Dugal - Inscrit 29 octobre 2015 09 h 17

      Mais que fait-on, monsieur Lebel, quand "le respect du droit" est en vacances dans le sud et que la "justice" est arrangée avec "le gars des vues".
      Permettez-moi de vous rappeler que le chef de la SQ est nommé par le ministre de la justice et que les juges sont nommés par le premier ministre. Par conséquent; toute cette affaire est hautement politique.

    • Gilles Gagné - Abonné 29 octobre 2015 09 h 33

      Quand donc allez-vous arrêter de vous mettre la tête dans la sable? il est clair encore une autre fois que ceux chargés de la protection des citoyens n'ont pas fait leur travail et la chose peut même monter jusqu'au niveau gouvernemental.

      La SQ s'est plantée et le problème est que ce n'est pas la seule. Il est grand temps qu'on en saississe le BEI et il n'est pas la justice populaire.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 octobre 2015 09 h 48

      D'accord avec François Dugal pour dire que l'apparence d'indépendance des tribunaux et d'intégrité de la SQ ne sont pas bien protégés par le processus de nomination. Que ce n'est pas non plus par simple maladresse que les choses se passent ainsi dans notre régime. Tout cela est éminemment politique. Mais cela ne veut pas dire, ni en général ni dans ce cas particulier, que tout le fonctionnement de l'appareil judiciaire est organisé avec le gars des vues. Une présomption inspirée par la prudence ne doit pas se substituer à la démonstration. Qui n'a pas encore été faite dans ce cas-ci. Loin de là.

    • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2015 11 h 04

      @ Sylvain Auclair,

      La question peut ainsi se poser: l'émission Enquête et Radio-Canada avec ses journalistes sont-ils des tribunaux populaires? Ils jouent ce jeu présentement, en créant cette nouvelle sur les autochtones de Val-d'Or et en "spinnant" fortement sur celle-ci. J'estime que la société d'État dépasse ici son rôle.

      Je ne défends pas inconditionnellement la police. Elle n'est pas au-dessus des lois. Mais ne confondons pas les allégations de l'émisssion Enquête et des faits prouvés, indéniables. Quant au gouvernement, il doit prendre ses responsabilités dans cette affaire: a-t-il été négligent, je ne le sais vraiment pas? Qu'il ait cafouillé, il me semble que oui. Il faut toujours prendre affaires autochtones et affaires policières très au sérieux au Québec.

      Michel Lebel

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 29 octobre 2015 12 h 50

      Tout ce qui a été dit mérite en effet d'être pris en question. Personnellement, ce qui me fascine, c'est à quel point vous semblez croire que les deux partis (policiers et femmes autochtones) sont sur un pied d'égalité. Rien de plus faux ! Ce serait, si la comparaison est permise, croire que le fait d'être de race afro-américaine aux États-Unis n'implique pas de préjugés défavorables. La justice, si elle veut être réelle doit aussi être équitable et donc écouter avec attention la petite voix faible et prendre avec prudence les cris de plaintes des forts. Est-il pertinent de se rappeler toute la misère qu'elles endurent? Oui, pour une question d'équité. Après ces considérations, que justice RÉÉLE se fasse, c'est-à-dire une justice pour tous, pas juste les plus forts.

    • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2015 14 h 14

      @ Jean-Sébastien Garceau,


      Je ne me fais aucune illusion sur la justice humaine (légale). Elle est relative et elle le restera toujours. C'est évident que la police, sans jeu de mots, a le gros bout du bâton: elle a la force avec elle. Ceci étant dit, i.e., le constat de la réalité, je ne désespère cependant pas: les choses demeurent toujours améliorables. De cette crise, j'en suis sûr, il sortira du bon. Comme je crois toujours en l'Homme, je demeure optimiste.

      M.L.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 octobre 2015 14 h 25

      Monsieur Garceau, je suis bien d'accord : il ne faut pas être naïf.

      Affirmer l'égalité de droits entre les hommes et les femmes, sans égard à l'origine ethnique ou socio-économique relève du principe, constitue un engagement, définit un programme dont la valeur n'est pas contredite par les faits, si contraires soient-il à cet idéal. La croyance, ici, ce n'est pas que les partis sont à égalité, mais qu'ils doivent l'être. Qu'en plus cette égalité ne soit pas garantie seulement à mesure par des gestes de réparations qui ne corrigent pas le mal, comme l'attention à la petite voix, portée à l'excès, pourait perpétuer plutôt que de la corriger.

    • Jean-Sébastien Garceau - Inscrit 29 octobre 2015 16 h 45

      @ M. Lebel
      Si vous êtes d'accord avec moi, rendez-vous compte que ce que vous reprochiez à Radio-Canada est somme toute contradictoire ? C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait des journalistes sérieux qui enquêtent véritablement sur les dérapes des forts et de ceux en position d'autorité ? On ne trouve pas si on ne cherche pas. Je veux bien croire que l'éthique journalistique inclut l'absence de populisme, lequel a aussi ses préjugés défavorables, mais les faits sont à chercher, et les forts, il est facile de le voir, apprennent à se cacher. Je serais beaucoup plus optimiste si la société civile avait plus de contre-pouvoir sérieux et indépendants. Au contraire, au Québec, les lobbys puissants de tout accabit brouillent tellement de dossiers ! On n'a pas fini de débusquer tous les profiteurs de ce monde, mais au moins, on peut saluer le courage des femmes autochonones qui se sont levées, qui ont pris un risque.
      @ M. Maltais Desjardins
      En effet, les petites corrections à apporter sont toujours à refaire, mais voilà bien l'équité, la balance de la justice qui pèse et qui juge, cas par cas, situation par situation. Pour qu'on y croit à la justice, il faut se rappeler que son exercice demande une rigueur exemplaire.

    • Michel Lebel - Abonné 29 octobre 2015 17 h 37

      @ Jean-Sébastin Garceau,

      Mes reproches à Radio-Canada:

      Il y a trois "problèmes" ou "évidences" chez les journalistes de Radio-Canada à Montréal: le premier, c'est leur trop souvent manque de rigueur; le second, c'est qu'ils "opinionnent" beaucoup trop; et troisièmement, ils sont pleins de préjugés, ayant à peu près tous d'ailleurs le même point de vue sur les sujets controversés: on dirait tous des étudiant(e)s sortis de l'UQAM!! (je connais bien la boîte!). C'est pourquoi j'écoute généralement leur reportage avec bien des bémols et réserves!


      Michel Lebel

  • François Dugal - Inscrit 29 octobre 2015 07 h 59

    La confiance

    "La confiance, ça se mérite" - Lao-Tseu

  • Diane Guilbault - Abonnée 29 octobre 2015 08 h 25

    Pourquoi «présumées» victimes?

    «Présumées» victimes? Pourquoi jeter le doute sur la véracité des déclarations de ces femmes? La notion de présomption (d’innocence) s’applique aux accusés, pas aux plaignantes. Et après on se demande pourquoi les agressions ne sont pas plus souvent dénoncées… C’est simple : les femmes ont peur de ne pas être crues! Alors les médias au lieu de contribuer aux raisons de l’omerta sur ces crimes devraient commencer à parler de plaignantes plutôt que de «présumées» victimes.

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 octobre 2015 09 h 03

    En tout cas, la ministre ...


    Si la ministre n'avait pas répondu de façon satisfaisante aux demandes de madame Cloutier, celle-ci n'aurait certainement pas attendu au mois d'octobre pour la dénoncer, ce qu'elle n'a pas fait, même après la diffusion du reportage !

    La direction des normes professionnelles de la SQ avait l'obligation et le droit d'enquêter les allégations concernant les irrégularités. Elle s'en est acquitté selon les règles de l'art et s'apprêtait à déposer ses conclusions à la DPCP et à demander que les enquêtes criminelles à venir soient confiées au SPVM à défaut de BEI, toujours selon la procédure standard. Qui n'est pas parfaite, cela va de soi, mais dont on ne peut suspecter qu'elle sera forcément complaisante, comme le soulignait monsieur Robitaille, le contraire étant même à ce point présumable que c'est le SPVM qui a demandé un observateur externe.

    Ce n'est pas « l'intervention des médias » qui a forcé la ministre à précipiter les choses mais la nature des nouvelles dénonciations, jusque là tenues secrètes. Ce faisant, elle ne désavouait pas le processus de la SQ ni ne portait implicitement des accusations à l'endroit des policiers mis en retrait administratif. Elle agissait simplement de manière à maintenir à son niveau optimal le niveau de confiance que les Québécois exigent de leur système judiciaire.

    • Yves Corbeil - Inscrit 29 octobre 2015 09 h 33

      Et que pensez-vous de cette déclaration dans son allocution ''des pourris il y en a partout dans notre société'' ou quelque chose du genre. Ça vole pas haut pour un discours de ministre des phrases comme celle-ci et le niveau de confiance optimal visé que vous mentionnez a été mis à rude épreuve ensuite.

    • Yves Corbeil - Inscrit 29 octobre 2015 09 h 43

      Tu peux le penser comme nous tous mais tu ne peux pas certainement pas le dire tout haut, surtout comme chef des troupes quelle est comme ministre de la sécurité. Sur un autre registre, on a pas cloué au piloris quelqu'un qui déteste les gratteux de guitares dernièrement, elle aussi était sous haute tension depuis des mois.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 octobre 2015 16 h 05

      Monsieur Corbeil, admettre qu'il y a des pourris partout peut être interprété comme une excuse pour l'être soi-même. Ou bien qu'on ne veut pas se cantonner dans un déni et un angélisme dont personne n'a jamais tant les moyens et qui serait, lui, très certainement, de nature à miner la confiance du public dans les institutions.

    • Yves Corbeil - Inscrit 29 octobre 2015 16 h 31

      Une excuse pour l'être soi-même ou ne pas se cantonner dans un angélisme qui risquerait de miner la confiance du public.

      C'est bien dit. Et sa mise en congé aujourd'hui, vous l'interpretez comment, un déni de son chef sur la question ou une excuse pour passer le dossier à quelqu'un d'autre et ainsi de ce fait préservé la susceptibilité des forces de polices et son chef qui me semble lui aussi dans le déni en nous disant qu'il n'y a pas de crise à Val d'Or.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 29 octobre 2015 17 h 32

      Vous semblez en savoir pas mal long sur les raisons du congé de Mme Thériault. Je n'ai pas vos contacts au gouvernement. Désolé, donc : je ne peux pas l'interpréter.

    • Yves Corbeil - Inscrit 29 octobre 2015 17 h 48

      Oh vous faites pas de soucis, je ne connais personne au gouvernement. Je trouve seulement drôle vos arguments qui virent sur eux-mêmes. Vous écrivez très bien et j'aimes vous lire mais vos positions son parfois ambigües, c'est tout.

      Bonne soirée!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 octobre 2015 16 h 15

      Merci, monsieur Corbeil. Je prends également plaisir à vous lire. Comme l'autre (?), je crois qu'il est chaque fois salutaire de douter de ce qui parait évident.

      « La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. »

      Ni les certitudes ni même leur défense opiniâtre ne sont en soi mauvaises, mais si elles nous rendent sourds à d'autres points de vue... Merci en tout cas de me partager les vôtres. Que nous ne soyons pas si souvent d'accord me tient en forme!