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Et après ?

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, s'est montré fort satisfait de lui-même ces deux derniers jours. Grand bien lui fasse. Mais rien dans son attitude ne nous convainc qu'il mesure bien la situation dans laquelle la communauté de Kanesatake est plongée.

Comment le ministre Jacques Chagnon a-t-il pu constituer des «escouades régionales mixtes» pour enquêter sur le crime organisé sans en avoir au préalable discuté avec le grand chef James Gabriel, mis devant le fait accompli?

M. Chagnon ressemble en fait à un enfant boudeur, mécontent qu'on lui ait bousillé «son» opération policière, l'opération Cactus, qui visait la lutte contre le crime organisé dans le milieu autochtone. Ah! si le fédéral lui avait donné les 900 000 $ versés à M. Gabriel pour lutter contre la criminalité, tout aurait été mieux! Et si ce M. Gabriel n'avait pas eu l'idée de rameuter des policiers autochtones d'ailleurs, on serait, ma foi, sur le point d'arrêter les méchants, soutient le ministre sur le ton de l'amertume.

Cette version ne tient pas la route. D'une part, l'intervention préparée par James Gabriel à Kanesatake ne découlait pas de l'opération Cactus mais était menée en parallèle. D'autre part, le ministre omet le seul point qui compte vraiment: l'opération policière a échoué en raison d'une fuite. Point. Il n'en était que plus drôle de voir hier le grand chef cri Ted Moses, empressé de se garder les faveurs de Québec, dénoncer l'opération de James Gabriel sous prétexte qu'il n'en avait pas été prévenu. Tant qu'à aviser 43 chefs de bande, leurs adjoints, leurs amis... autant émettre un communiqué!

Plus sérieusement, ce qui compte, c'est de voir à qui cette fuite a servi, et il est clair qu'elle a principalement nourri les démagogues de Kanesatake qui, une semaine avant les événements, faisaient déjà monter la tension en accusant James Gabriel de vouloir stopper la vente de cigarettes, gagne-pain dans la communauté. Ces démagogues sont toujours à l'oeuvre: ce sont eux qu'il faut contrer, en ayant conscience qu'ils joueront de tous les arguments.

Ainsi, à Kanesatake, pour des motifs culturels et historiques, personne n'apprécie la GRC ou la Sûreté du Québec — raison pour laquelle M. Gabriel avait fait appel à des policiers autochtones. C'est dire si la seule présence de policiers «blancs» au sein de l'escouade mixte «pensée» par M. Chagnon, comme il le dit lui-même, sera vue avec suspicion par la population. Un sentiment que les anti-James Gabriel ne manqueront pas d'exploiter, comme Québec devrait le savoir.

Mais au fait, comment le saurait-il? Jacques Chagnon ne parle pas à M. Gabriel, préférant rester enfermé dans sa logique de «Blanc» où les solutions qui s'appliquent du côté non autochtone sont forcément les bonnes pour les Indiens.

Peut-on alors lui suggérer une lecture? Celle des multiples jugements qui ont opposé James Gabriel aux dissidents de son conseil. Il verra, par exemple, que ces derniers font une lecture au pied de la lettre du code électoral de Kanesatake. Il est vrai que, selon ce code, les non-résidants n'ont pas droit de vote — ce qui sert les intérêts des opposants à James Gabriel. Mais ce n'est pas ainsi que le processus électoral fonctionne chez les autochtones: il faut tenir compte de la coutume, comme l'ont reconnu nos tribunaux, et celle-ci accorde un droit de vote qui déborde le territoire.

Ce sont d'aussi fines compréhensions de la situation qui ont permis de déjouer les manigances à Kanesatake sur le plan juridique. Au politique de prendre le relais.

jboileau@ledevoir.ca