Être un premier ministre normal

Il n’est pour l’instant que premier ministre désigné et il n’a aucun véritable pouvoir, sinon celui de choisir et de désigner ceux qui formeront le 4 novembre prochain le prochain gouvernement. Les décisions que prendra ces prochains jours Justin Trudeau nous diront quel genre de premier ministre il voudra être.


Le président François Hollande avait dit avant d’être élu qu’il serait un « président normal », par opposition au monarque absolu qu’était devenu le président Sarkozy. Le parallèle avec Stephen Harper se fait tout naturellement, celui-ci ayant été durant son mandat tout sauf un premier ministre normal, gouvernant en collégialité, respectueux des frontières entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et de ce quatrième pouvoir qu’est la presse.

Les critiques adressées à Stephen Harper à cet égard, Justin Trudeau les avait bien sûr entendues. D’emblée, il a manifesté en campagne la volonté d’être un premier ministre plus respectueux des divers ordres de pouvoirs. Dans une entrevue à la CBC, il s’est engagé à renverser la tendance de concentration du pouvoir entre les mains du premier ministre commencée sous le règne de Pierre Elliott Trudeau.
« Nous sommes rendus à la fin », avait-il dit admettant qu’il aimait bien l’idée que ce soit le fils qui mette fin à cela.

Pour assurer le fonctionnement d’un État de plus en plus complexe, il était normal que se mettent en place des agences centrales de coordination. Trudeau père s’était ainsi appuyé sur le Conseil privé. Il ne voulait pas être dépendant des vues de ses ministres.

Au fil des ans, on a toutefois vu les premiers ministres s’entourer au sein même de leur bureau d’équipes de plus en plus nombreuses chargées de la cohérence des actions et des communications du gouvernement. Sous Stephen Harper, le Bureau du premier ministre (BPM) est devenu littéralement un organe contrôlant toute l’activité politique du gouvernement. Le procès du sénateur Duffy au mois d’août nous a montré que tous y étaient soumis, ministres comme députés et sénateurs. Aucune décision ne se prenait plus dans le gouvernement sans qu’elle soit autorisée ou dictée par le BPM. Sauf rares exceptions, les ministres ont été dans ce gouvernement de simples exécutants des volontés d’un premier ministre omnipuissant, forcés parfois à jouer les seconds couteaux pour exécuter les sales boulots, comme l’a fait la ministre Aglukkaq dans le dossier des eaux usées de Montréal.

Justin Trudeau disait ce mardi vouloir que ses ministres soient des « décideurs ». Pour que cela soit, plusieurs conditions sont à remplir. Il faudra d’abord que le Conseil des ministres redevienne le lieu principal dans le processus de décision. Il faudra éviter de multiplier le nombre de ministres. À 39 comme actuellement, un conseil devient non fonctionnel. La limite devrait être au plus de 25. Les ministres seront choisis pour leurs compétences et non pour leur esprit de soumission, et qu’ils puissent s’appuyer sur des équipes de fonctionnaires qui ne sont pas aux ordres d’un appareil politique.

Au-delà de cela, il y a un esprit à instaurer. Ministres et fonctionnaires doivent pouvoir jouir d’un espace de liberté et être tenus à une véritable reddition de compte, laquelle dans un système politique « normal » doit se faire au Parlement, pas au premier ministre. S’il veut être un premier ministre normal, Justin Trudeau devra réinstaurer le respect de cette institution. L’immense majorité qu’il y détient ne l’en dispense pas. Tout au contraire.

11 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 22 octobre 2015 03 h 14

    Ce quatrième pouvoir qu’est la presse.

    C'est bien de rappeler à M. Trudeau ce qu'il doit faire. J'aurais une petite suggestion pour ce quatrième pouvoir qu’est la presse à mon tour, vu que la vanne est ouverte.
    «Ne l’harassez pas».

    Après dix ans de régime maigre, vous avez pris des habitudes, ce qui a donné les réponses cassettes; ne recréez pas ce que nous détestions tous, vous y compris.

    Je vous entends déjà décortiquer ses réponses au mot à mot, scrutant les différences dans chacune d’elles. Cette méthode donnera les résultats évidents «des réponses toutes faites, préenregistrées». N’en avez-vous pas assez entendu ? Moi si.
    Voulez-vous revivre l’époque Gourde, Lebel et Blaney, non ? Alors… ne les recréez pas.

    Si vous ne testez que son pouvoir de mémoriser, c’est tout ce que vous obtiendrez. L’ère Harper doit se terminer pour les journalises aussi pour le plus grand bien de tous.

    Petit détail : La méthode américaine est à proscrire. Ils en sont rendu détestables. Vous devrez vous trouver une nouvelle façon d’agir qui vous appartiennes en propre; inventez messieurs dames.

    Bonne suite.

    PL

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 22 octobre 2015 10 h 10

      « l’époque Gourde, Lebel et Blaney »

      Loin de moi l’idée de vouloir excuser Harper mais il est difficile pour un chef de servir du filet mignon quand on n’a que de la couenne de lard à sa disposition.

    • J-F Garneau - Inscrit 22 octobre 2015 11 h 50

      Très intéressante observation.
      ..."décortiquer ses réponses au mot à mot, scrutant les différences dans chacune d’elles. Cette méthode donnera les résultats évidents «des réponses toutes faites, préenregistrées»."

      Vous avez raison. Pour autant que l'on se plaise au jeu de ce que les américains appelent le "gotcha!" (traduit librement par "on t'as pincé") que l'on résume au 8 secondes d'attention du citoyen typique aux nouvelles du soir, personne n'y gagne. Ni le politicien, ni le citoyen.

      Sans être parfaits, les français proposent "le grand oral" du Président, des conférences de presse de deux heures, ou encore les plateaux des grandes émissions d'affaires publiques ou les politiques viennent se soumettre, souvent pendant deux heures à des questions, soit, mais en ayant le temps de discuter, de nuancer, de préciser sans peur de se faire piéger par une phrase mal choisie.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 23 octobre 2015 04 h 55

      «Le grand oral»
      Ici ça se nomme des entrevues et elles durent de 5 à 15 min. Plusieurs en font, en français et en anglais (pour ceux qui connaissent). Le truc est quand c'est terminé, les éditeurs en sortent des 5 sec., en font des clips et retombent exactement dans le même système et nous repassent la bande jusqu'à plus soif. Ça devient de la politique hot dog, fastfood. Si par malheur l'intéressé bafouille, vous pouvez être certain que c'est ce bout-là que vous allez revoir. Et s'il n'est pas clair... là c'est l'hécatombe.

      La langue de bois ? Ce sont les journalistes qui en sont responsables.

      PL

    • Loraine King - Abonnée 23 octobre 2015 07 h 29

      Sans être parfaits, au Canada nous avons les travaux des comités, particulièrement ceux du Sénat, où l'on peut questionner les ministres pendant un heure et plus parfois - chez CPAC, et le Hansard sur le site du parlement.

  • Denis Paquette - Abonné 22 octobre 2015 03 h 19

    Quel être incorrigible

    J'espère juste que Jean Chrétien le matamore , ne nous fera pas regretter d'avoir voté pour Justin Trudeau, n'en a-t-il pas assez fait comme ca

    • Chantale Desjardins - Abonnée 22 octobre 2015 07 h 22

      On sent du Jean Chrétien derrière l'homme Trudeau. Avec son passé, Chrétien devrait se cacher car c'est loin d'être glorieux. Que faisait-il à la télé avec Patrice Roy? Il nous rappelle le parti libéral sous les commandites et le vol du référendum de 95 et on pourrait allonger la liste.
      Laissez nous digérer le nom de Trudeau qui nous rappelle le père et que le fils s'apprête à ressusciter.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 22 octobre 2015 08 h 14

    Représentant(e)s et non substituts

    Excellent + + +

    j'espère de tout coeur que le petit prince tiendra ses promesses et je serai(s) ravie de m'être trompée sur lui.

    On verra ce qu'il fera du visage découvert au Québec où la volonté sur cette valeur s’est clairement exprimée, mais pour l'instant, il semble rouler dans la bonne direction. Tant mieux.

    Et son humour nous change du bloak de glace qu'était son prédécesseur. :)

    C'est faute d'avoir compté avec ce "quatrième pouvoir qu’est la presse" que Harper a été bouté hors du champ de l'excercice du sien. La démocratie est bien plus que les chefs et les partis élus, même à haute majorité, comme ici - et la dernière phrase de l'article l'exprime bien. Les chefs sont les représentant(e)s du peuple, pas leurs substituts. Le pouvoir leur est confié, pas donné. Justin a l'air de vouloir s'en rappeler sans pour autant faire le tapis. Il faut l'encourager, c'est certain, tout en restant vigilant(e)s pour que l'abus de pouvoir du dernier gouvernement ne se reproduise jamais.

  • François Beaulé - Abonné 22 octobre 2015 09 h 56

    Excellent éditorial

    Qui me fait comprendre plein de choses sur l'exercice du pouvoir politique dans notre pays. J'aime que Le Devoir, notamment en pages éditoriales, se mêle de politique fédérale. Continuez !

  • Colette Pagé - Abonnée 22 octobre 2015 10 h 34

    Un PM qui avait de la graine de dictateur !

    Réparer le saccage des conservateurs : une tâche considérable.

    Retirer les photos de la Reine, cesser de célébrer les guerres, terminer la détestation des journalistes et la tenue de conférences de presse, rétablir la réputation du Canada au plan international, redevenir pro-environnement, agir comme médiateur au proche Orient en cessant d'appuyer aveuglément Israël, redonner au Québec le registre des armes à feu, respecter le systéme judiciaire et laisser aux juges la latitude dans l'appréciation des sentences, cesser de s'inspirer des républicains dans l'incarcération, traiter les provinces en partenaires et rétablir l'équilibre fiscal et la participation équitable du fédéral dans le domaine de la santé.

    Vaste chantier pour celui qui était passé maître dans le culte du secret laissant un Canada plus ignorant à son départ qu'à son arrivée : baillon des scientifiques, abolition du long recensement, contrôle maladif de l'accès à l'information.