My Lord!

Les choses vont de mal en pis pour le magnat de la presse, le Canadien d'origine, Conrad Black. Poursuivi pour plusieurs centaines de millions et chassé de la présidence de son entreprise par les membres du comité exécutif qu'il avait lui-même formé, voilà qu'il vient de vendre la compagnie avant qu'elle ne lui glisse des mains. Un autre bel exemple d'abus de pouvoir et de mauvaise gouvernance dans ces grandes entreprises qui se voulaient des modèles pour toute la société.

Annobli du titre de lord par la Couronne britannique après avoir renié sa citoyenneté canadienne, en 2001, Conrad Black n'a jamais souffert du manque d'estime de soi. Au Canada, il est surtout connu pour avoir construit un empire de presse détenant près d'une soixantaine de quotidiens dont le National Post, la Gazette, Le Soleil et Le Droit, pour n'en nommer que quelques-uns. Mais son empire s'étendait bien au-delà de nos frontières à travers la société Hollinger International dont le siège social est aux États-Unis, contrôlant des journaux comme le Chicago Sun-Times, le Jerusalem Post et le Daily Telegraph de Londres.

Depuis quelques années, M. Black avait entrepris de se départir d'une partie de son empire en cédant la plupart de ses quotidiens canadiens, tout en conservant le contrôle d'Hollinger International par l'entremise de son holding torontois Hollinger Inc., lui-même propriété majoritaire de Ravelston Corp. dont M. Black détient la majorité du capital.

Mais au printemps 2003, la tempête se lève sur le merveilleux monde de Lord Black alors que certains actionnaires institutionnels américains profitent de l'assemblée annuelle de la compagnie pour dénoncer les agissements du grand patron. Selon ces actionnaires, Black abusait des privilèges de la direction. Il aurait notamment encaissé des dizaines de millions lors de la vente d'actifs en se faisant payer par les acheteurs pour ne pas lancer de nouveaux journaux dans les villes où Hollinger retirait ses billes. De l'argent qui aurait dû revenir à la compagnie et non aux seuls dirigeants, soutiennent ses détracteurs qui accusent aussi Hollinger International d'avoir versé plus de 200 millions en frais de gestion à la société de contrôle détenue par M. Black, Ravelston inc. pour des services qui ne le valaient pas.

Après avoir ridiculisé ces accusations et leurs auteurs, Black a quand même dû faire face à son propre conseil et aux autorités de contrôle américaines (la SEC). En novembre dernier, le conseil, qui avait toujours entériné ses décisions sans poser de questions, a fini par se rendre à l'évidence: la crise de confiance ne faisait que s'amplifier parmi les actionnaires et les investisseurs. On décida alors de remplacer Black au poste de chef de l'exploitation, et le week-end dernier, insulte suprême, l'orgueilleux Monsieur Black était aussi chassé du siège de président du conseil. De plus, Hollinger International intentait une poursuite au montant de 200 millions pour forcer son actionnaire de contrôle, M. Black lui-même, à rembourser la compagnie.

Dimanche soir, nouveau coup de théâtre: Black annonçait à son tour la vente de son holding canadien, Hollinger inc., actionnaire majoritaire de Hollinger International, au groupe de presse britannique privé, Press Holding International Ltd., propriété de deux nobles collègues de Lord Black, les jumeaux Lord David et Frederick Barclay.

L'histoire n'est pas finie, et elle prend maintenant une tournure plus complexe. Si la vente va de l'avant malgré les obstacles qui ne manqueront pas de surgir, Black récupérera suffisamment d'argent pour affronter la justice, mais il aura perdu son empire... et beaucoup de sa superbe.

jrsansfacon@ledevoir.ca