La séduction américaine

Après avoir déployé tout son arsenal pour discréditer l'ONU, voilà que l'administration Bush lui trouve des qualités qu'elle juge absolument essentielles pour l'organisation d'élections en Irak et la rédaction d'une constitution. À la suite de la visite-surprise que l'administrateur Paul Bremer a effectuée à l'ONU vendredi dernier, celui-ci a eu un entretien de deux heures hier avec le secrétaire général Kofi Annan pour lui communiquer la requête du gouvernement Bush. En résumé, la supplique américaine est la suivante: pouvez-vous intervenir au plus vite?

Cette insistance, d'autant plus surprenante qu'elle est en soi une contradiction de la politique suivie jusqu'alors, est le reflet d'une inquiétude grandissante provoquée par la volonté des chiites que des élections soient tenues dès le mois de mai. On se souviendra que, selon l'entente signée à la mi-novembre, un gouvernement provisoire doit prendre la relève de l'administration américaine le 1er juillet prochain. Après quoi, il doit s'atteler à la confection d'une constitution et l'organisation d'élections générales au cours du deuxième semestre 2005. Mais voilà, les manifestations en rafale de milliers de chiites ont obligé une réflexion sur l'agenda fixé.

Chef de file des chiites, le grand ayatollah Ali al-Sistani s'est employé depuis une quinzaine de jours à tout rejeter. Il ne veut pas que le conseil de gouvernement provisoire, une création du Pentagone, hérite du pouvoir en juillet prochain. Il ne veut pas qu'une main étrangère se mêle de la composition de la constitution. Que veut-il? Le pouvoir au plus vite. Ali al-Sistani veut capitaliser sur le poids démographique des chiites qui lui assure la victoire, si le suffrage universel est choisi comme mode électoral, pour ensuite imposer une république islamique. Un cauchemar pour Bush et surtout pour un des pays situés à la périphérie, soit l'Arabie saoudite. Sans oublier, les Kurdes et les sunnites irakiens.

En ce qui concerne les Kurdes, leur position est aussi simple que radicale. Par la voix de leur leader, Massoud Barzani, les Kurdes ont martelé récemment qu'ils voulaient récupérer Kirkouk, région qui regorge de pétrole, et expulser tous... les Arabes! Rien de moins. Afin de ne pas être en reste, les sunnites ont décidé de créer leur propre conseil. Bref, l'administration Bush est confrontée à un véritable pataquès.

Toujours est-il que Washington aimerait beaucoup qu'Annan intervienne pour suggérer aux irakiens le mode de scrutin suivant: l'organisation de... caucus! C'est pas des blagues, Bush propose un mécanisme que bien de ses concitoyens jugent opaque. Est-ce qu'on réalise? On voudrait que l'Irak soit une copie carbone des États-Unis en la matière. Caucus, primaires, collège électoral... Ce n'est plus de la diplomatie, mais du théâtre de boulevard.