Que de détours

« L’insoutenable désinvolture de nos dirigeants », dénonçait Roy Dupuis comme porte-parole de la Fondation Rivières dans un texte sur le déversement d’eaux usées à Montréal. Il n’y a guère d’autres mots tant il devient impossible, en raison de la légèreté des élus en matière environnementale, de savoir à qui se fier dans cette saga. La décision d’Ottawa ne fait qu’en rajouter.


La ministre fédérale de l’Environnement, Leona Aglukkaq, a donc tranché : Ottawa attendra un nouvel avis, celui d’un anonyme expert indépendant, avant de donner ou pas l’autorisation à Montréal de procéder au rejet de 8 milliards de litres d’eaux d’égout dans le fleuve.

La décision a suscité une vive indignation de la professeure Sarah Dorner, de Polytechnique, spécialiste du sujet : Ottawa a en main le dossier depuis un an, les experts du Saint-Laurent se trouvent à Environnement Canada, on peut se fier à eux. Dans cette affaire, un expert indépendant sera même un « expert ignorant », a-t-elle affirmé à RDI. À quoi Martine Chatelain, présidente de la Coalition Eau Secours !, rétorque que les scientifiques d’Environnement Canada étant maintenant muselés, mieux vaut consulter ailleurs. Se dessinait là, en deux interventions, le vrai drame de cette saga.

Il faudrait pouvoir, de manière routinière — puisqu’on a depuis deux semaines tout appris des déversements innombrables d’eaux usées qui se produisent à longueur d’année au Canada —, compter sur un véritable encadrement de la gestion de l’eau. Que l’eau soit protégée, qu’il y ait des mécanismes de surveillance, que les études d’impact soient menées et facilement accessibles quand des dérogations doivent s’appliquer. Que celles-ci soient jugées par des élus informés autrement que par des notes glissées dans l’annexe 5 d’un sommaire décisionnel — ce que décrit Projet Montréal quand on lui objecte qu’en août, l’opposition montréalaise avait donné son aval au projet de déversement de l’administration Coderre.

Que ces décisions soient par ailleurs communiquées largement, et à l’avance, au grand public. Et que démonstration soit faite qu’aucune solution de rechange n’est possible.

Il faudrait surtout pouvoir croire à l’intégrité de ce processus. Répétons-le : neuf ans de pouvoir conservateur ont mis profondément à mal les programmes scientifiques et la liberté d’action des spécialistes gouvernementaux. Les plus grands experts sont maintenant considérés avec suspicion, en soi une tragédie.

À Québec, ce n’est guère mieux : l’analyse qui appuie la décision de Montréal repose sur un maigre huit pages, une par milliard de litres d’eaux usées déversées. La Ville de Montréal, elle, a suivi la petite gestion ordinaire du monde des dérogations — de celles qu’on voit aussi en matière d’urbanisme lorsqu’il suffit d’évoquer une situation exceptionnelle pour passer outre les règles de zonage ou de hauteur de vues.

Possible que le travail des experts de la Ville ait été « exemplaire », comme le plaide le maire de Montréal, Denis Coderre. Mais on a avancé en ne voyant pas les remous qui allaient être causés, remous qui n’existaient pas dans le passé. Sauf qu’aujourd’hui, les gens souhaitent une cohérence qui tarde à venir sur le plan environnemental. Arriver à amasser 90 000 signatures sur une pétition consacrée à des eaux usées témoigne de cet éveil qu’on ne peut plus faire taire.

Mais pour compliquer l’affaire, y ajouter une couche de cynisme, il faut aussi que les petits jeux électoraux s’en mêlent. Personne n’est dupe du soudain intérêt des conservateurs pour l’environnement, qui ne font que gagner du temps d’ici au vote de lundi prochain. Les adversaires politiques, eux, réagissent en… adversaires en campagne. Quant au maire Coderre, il jongle entre ses cafouillis de communication, la colère des citoyens et sa profonde colère contre le gouvernement Harper qui lui réserve un traitement à part.

Se tourner vers les experts ? Servez-vous, on en trouve pour tous les goûts. Même la nécessité d’agir immédiatement est contestée. Daniel Green, candidat du Parti vert qui s’y connaît, souligne qu’il vaudrait mieux que le déversement ait lieu en février, « quand il n’y a pas de migration de canards et d’autres oiseaux migrateurs, pas de chasseurs, de pêcheurs ou de plaisanciers sur le fleuve ». D’autres, comme le maire, trépignent qu’on puisse retarder des travaux devenus urgents en raison du caractère vétuste des systèmes de soutènement à remplacer. Qui s’y retrouve ? Certainement pas le citoyen. Si au moins tout ceci servait d’élan pour enfin redresser la barre dans l’application des lois environnementales. Mais qui le croira ?

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9 commentaires
  • André Chevalier - Abonné 15 octobre 2015 07 h 21

    Laissons les décisions aux experts.

    « Daniel Green, candidat du Parti vert qui s’y connaît, souligne qu’il vaudrait mieux que le déversement ait lieu en février, « quand il n’y a pas de migration de canards et d’autres oiseaux migrateurs, pas de chasseurs, de pêcheurs ou de plaisanciers sur le fleuve »»

    D'autres paramètres sont à considérer. En février, comme le suggère Daniel Greene, le débit du fleuve est réduit. Sa capacité de dilution en est diminuée d'autant. Daniel Greene n'est pas un expert du domaine.

    Ces décisions devraient être laissées entre les mains des experts à l'emploi de la fonction publique comme ça se fait depuis des années. Ceux-ci font pour le mieux et n'ont jamais agi en cachette; quand on leur pose des questions, ils y répondent dans la mesure où ils ne sont pas baillonnés par le gouvernement. Les déversements se font et sont connus depuis des années, mais peu diffusés par les médias.

  • Bernard Terreault - Abonné 15 octobre 2015 07 h 48

    Politicien pour politicien

    Hier à dix-huit heures, Coderre était en feu, bien préparé (en apparence en tous cas). Il a ridiculisé Lebel et la ministre muette et invisible (c'est quoi son nom, déjà?) et aurait pulvérisé n'importe qui aurait essayé de lui répondre. On jugera dans dix ou vingt ans si son passage à la mairie de Montréal aura été salutaire ou non.

  • P. Raymond - Inscrit 15 octobre 2015 09 h 22

    L’expert

    Mieux connu que la sœur de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours.
    Question pour l’expert... Admettons que le cheuf du prochain gouvernement respecte ses promesses, du jamais vu jusqu’à ce jour, et que le pot soit légalisé, pourra-t-on enfin inhaler sans risquer la prison? Car en attendant, les ignorants retiennent leur souffle.

  • Robert Beauchamp - Abonné 15 octobre 2015 09 h 27

    Discrimination?

    Et le maire Coderre de s'écrier en arguant qu'il est injustement traité parce qu'il ne peut pas polluer comme les autres? Ayoye!

  • Michel Lebel - Abonné 15 octobre 2015 09 h 48

    Babel!

    Que de confusion en la matière! Un fait demeure: plusieurs voulaient que les choses se fassent dans le plus grand secret. Mais le tout s'est éventé, pour notre plus grand bien, et c'est la pagaille et les petits jeux politiques et électoraux qui s'ensuivent. Tant mieux, si l'environnement et la transparence en sortent gagnant!

    Michel Lebel

    • Robert Beauchamp - Abonné 15 octobre 2015 12 h 22

      Bien d'accord. Dès la conception du chantier les demandes d'autorisations auraient dû être acheminées ce qui aurait permis de modifier la planification le cas échéant. L'insecteur général est bien silencieux soudainement malgré l'alerte.