Absurdités policières

C’est le « mois du piéton » ? Donnons-lui des contraventions ! Tel pourrait être le slogan absurde d’une « opération nationale concertée » de nos forces policières annoncée mardi. Sous prétexte de « sensibilisation », partout au Québec les agents auront, dans nos villes, les marcheurs à l’oeil et séviront à leur endroit ! Une absurdité policière qui révèle l’aspect tout-à-l’auto rétrograde du Code de la sécurité routière de 1981. Vivement un changement à cet égard.
 

On nous annonçait sans rire mardi que « toute la semaine, les patrouilleurs surveilleront des intersections jugées problématiques et, au besoin, remettront des constats d’infraction ». Pourtant, marcher, ce n’est pas un « moyen de transport » comme un autre, c’est — osons la lapalissade — un geste humain fondamental. On se pâme devant un bambin faisant ses premiers pas : « Joie, il entre dans la grande famille des bipèdes. » Nous sommes « tous piétons », comme le rappelait le nouvel organisme Piéton Québec, dont il faut célébrer la création.

Malheureusement, le Code de la sécurité routière en vigueur cherche à appliquer une logique automobile aux marcheurs, à surencadrer ce moyen naturel de se déplacer, afin que ceux qui l’utilisent nuisent le moins possible aux empereurs de la route et de nos villes : autos et camions.

Dans son communiqué, la Sûreté du Québec écrivait : « Les piétons doivent circuler sur les trottoirs et traverser aux intersections. […] Il est recommandé de porter des couleurs claires pour être bien visible et de s’assurer d’établir un contact visuel avec les automobilistes avant de traverser. » On nous rétorquera que l’on cherche ici seulement ainsi à protéger les « usagers vulnérables ». Non ! Ce passage nous fait plutôt comprendre — comme toute la démarche policière de cette semaine — que c’est aux piétons à veiller à leur propre sécurité. À eux de se déguiser en arbres de Noël et à attirer l’attention des « chars » afin d’être vus ! S’ils sont dociles, rien ne leur arrivera. Ridicule.

Comme si les conducteurs de véhicules motorisés, qui traînent des tonnes létales de métal, de fer et de caoutchouc, ne devraient pas être les premiers à être sensibilisés ; et à recevoir des contraventions ! Combien d’entre eux respectent les passages zébrés pour piétons ? 1 %, 5 % ? Le « mois du piéton » devrait être une occasion, non pas de répression à l’endroit des piétons, mais de faire comprendre à nos automobilistes ce que le reste de l’Amérique du Nord a fait entrer dans sa culture routière : lorsqu’un piéton met le pied sur un tel passage, ON S’ARRÊTE !

Le piéton est l’être le plus vulnérable sur la route ; il ne peut pas faire de mal aux autres usagers. C’est donc aux cyclistes, mais encore plus aux automobilistes et camionneurs, d’y prendre garde. Ce « principe de prudence », mis en avant par Montréal dans ses suggestions du 21 septembre pour la sécurité des cyclistes, devrait devenir le pivot du nouveau code en préparation.

Du reste, le communiqué de la SQ fait comme si toutes nos villes (et nos campagnes), toute notre logique tordue de transport, tous nos aménagements urbains (à part quelques exceptions) n’avaient rien à voir avec le fait que les piétons se sentent de moins en moins en sécurité !

À Québec, depuis l’ouverture du Centre Vidéotron, l’entrée et la sortie des stationnements, après spectacles ou matchs des Remparts, se transforment en bouchon monstre. Le maire Labeaume a trouvé le coupable, nous apprenait Le Soleil, le 7 octobre : « Les marcheurs, principale cause des embouteillages. » Ah, ces damnés bipèdes qui viennent à pied au spectacle ou qui stationnent loin de l’amphithéâtre : ils dérangent tellement les entrées et les sorties d’autoroutes que la Ville promet maintenant d’investir 2 millions afin de les faire transiter sur une passerelle. La logique autoroutière doit toujours primer… Pourquoi pas des boulevards urbains, plus de transports en commun ?

Malheureusement, les citoyens finissent par comprendre le message : de moins en moins d’entre eux marchent dans nos villes. Ils ont beau s’extasier sur les possibilités infinies, à l’étranger, de « marcher des heures » dans Paris, New York ou Seattle, ils ne pensent pas à réclamer ces aménagements ici, pour que cela soit possible chez eux. D’ailleurs, une infime minorité d’enfants se rend maintenant à pied à l’école ; les parents les motorisent.

En début d’année scolaire, le Globe and Mail, dans un long éditorial éclairant et étoffé, suggérait d’ailleurs aux parents de se montrer « rebelles » cette année : « Envoyez vos enfants à pied à l’école ! » Élargissons la proposition : soyez rebelles, marchez et réclamez que les villes (et les policiers) vous aident à le faire, à rendre l’expérience agréable.

26 commentaires
  • Éric Alvarez - Inscrit 14 octobre 2015 07 h 27

    Merci!...

    ...de mettre un peu de bon sens dans notre "logique" de sécurité routière.

  • Jean Lapointe - Abonné 14 octobre 2015 07 h 39

    Je me demande si le apssage zébré n'augmente pas les risques

    «Le « mois du piéton » devrait être une occasion, non pas de répression à l’endroit des piétons, mais de faire comprendre à nos automobilistes ce que le reste de l’Amérique du Nord a fait entrer dans sa culture routière : lorsqu’un piéton met le pied sur un tel passage, ON S’ARRÊTE » (Antoine Robitaille)

    Le passage zébré comme vous l' appelez n'est pas à mon avis une très bonne idée. Ce passage qui oblige l'automobiliste à s'arrêter risque peut-être d'être plus dangereux qu'autre chose.

    C'est que très souvent l'automobiliste ne les voit pas les piétons qui vont traverser. Très souvent aussi les gens semblent hésitants ou ne pas avoir l'intention de traverser la rue. L'automobiliste ne sait pas trop quoi faire alors.

    Bref je me demande si ce n'est pas plus dangereux étant donné que ce n'est pas aussi clair qu'un feu rouge par exemple.

    • François Laflamme - Abonné 14 octobre 2015 08 h 38

      Le piéton est hésitant au Québec puisqu'il sait que l'automobiliste ne s'arrêtera probablement pas! Le même piéton aux États-Unis apprend rapidement que les automobilistes le protègent et s'arrêtent, il n'hésite plus!

    • Robert Aird - Abonné 14 octobre 2015 08 h 49

      M. Lapointe, je les vois, moi, les piétons, suffit de regarder! La plupart des conducteurs prennent les mêmes itinéraires chaque jour et ils savent qu’il y existe un passage piétonnier ou non. Si les piétons hésitent, c’est qu’ils savent que les autos sont rois et maîtres! Ils comprennent que l’on doive céder le passage au seigneur dans sa carriole. Le problème n’est malheureusement pas qu’une question de lois et de règlements, mais c’est devenu une question de mentalités et de moeurs…et ça, c’est très long à changer!

    • Guy Lafond - Inscrit 14 octobre 2015 09 h 03


      Avec le nombre de carrefours giratoires qui augmente au Québec, et aussi sur les routes avec un trafic important, une signalisation horizontale sur la chaussée devrait nécessairement être accompagnée de panneaux de signalisation.

    • Yves Corbeil - Inscrit 14 octobre 2015 10 h 32

      Changer une culture ça prends du temps mais si on ne perd pas le but visé ça ce fera éventuellement. Faut juste de la persévérance et de la bonne volonté.

      Et faudrait peut-être que les transferts coupés du gouvernement reviennent aux villes qui ne savent plus quoi inventer pour remplacer ce manque à gagner.

    • Yves Corbeil - Inscrit 14 octobre 2015 10 h 43

      Je rajouterais que les centre-villes des grandes agglomérations soient interdit aus véhicules le jour. Excepter les véhicules d'urgence.

      Sinon tu fais comme ceux qui ont réglé en partie le problème, tu établis un coût prohibitif dans un quadrilatère précis aux heures ou tu veux voir moins de traffic.

    • Luc André Quenneville - Abonné 14 octobre 2015 15 h 25

      ah bon... c'est dangereux de s'arrêter en voiture. C'est ridicule .. à Toronto les passages cloutés ou zébrés sont là pour les piétons et nos voisins automobilistes de l'oeust les respectent sans mettre leur vie en danger. Pour avoir vécu à Londres aussi.. les Britanniques ne mettent pas leur vie en danger aussi lors de l'arrêt obligatoire quand le piéton prend le passage qui lui est réservé. Antoine Robitaille a raison... tout le code de sécurité routière est à revoir .. c'est comme le second amendement des américains... complètement dépassé. Au 21è siècle, piétons et cyclistes devraient avoir une priorité absolue sur le terrtoire urbain. C'est complètement dépassé ce "tout-à-l'auto".

  • Yves Côté - Abonné 14 octobre 2015 07 h 55

    La priorité...

    Une perception des choses qui repose sur les moeurs générales s'est peu à peu transformée et il en arrive maintenant qu'elle étende les comportements attendus au stade de la généralisation obligée.
    Il est maintenant clair que la priorité donnée jusque-là aux piétons par le bon sens et les codes qui en découlaient, vient tout simplement de changer pour être donnée aux voitures...
    La raison du plus fort est simplement redevenue la meilleure.

    Je crois que les piétons n'ont donc plus qu'à bien se tenir et à redouter encore plus ce qui suivra !
    La cité n'est plus pensée pour tous les Hommes équitablement, mais pour ceux-là qui se trouvent au volant d'une bagnole.
    Et bientôt, sans doute et parce qu'on arrête pas "le progrès", d'autres s'y présenteront aussi avec des moyens "bien à la mode" pour écraser l'homo domesticus vulgaris qui refuse d'écraser son semblable...

    Nous avons vraiment un bien beau gouvernement !

  • Dominique Cousineau - Abonnée 14 octobre 2015 08 h 01

    Le passage piétonnier n'est pas respecté? Enlevons le passage piétonnier!

    Cet article me fait penser que le comportement à adopter dans le cas d'une intersection sans signalisation n'est vraiment pas clair. Je pense toujours à "mon" intersection, coin Dézéry et Hochelaga. Avant, il y a avait une signalisation, sous la forme d'un passage piétonnier Nord-Sud très peu respecté par les automobilistes. Avouons que ça le rendait dangereux, étant donné qu'on roule sur Hochelaga comme sur une autoroute. La solution? On a enlevé le passage piétonnier. On y traverse toujours (pas toujours envie de se taper un détour avec le panier d'épicerie et puis, j'ai le droit, ou pas?... Pas clair.), mais c'est encore plus dangereux qu'avant.

    • Jeannine Laporte - Abonnée 14 octobre 2015 10 h 48

      Comme pour les frais accessoires en santé... les médecins ne respectent pas la loi, BOF! ...changeons la loi... légalisons ces frais

      Permettons à ces pauvres médecins de faire légalement ce qu'ils faisaient illégalement.

  • P. Raymond - Inscrit 14 octobre 2015 08 h 11

    On nage en plein délire

    Et bientôt, si la tendance se maintient et grâce au support et à l’appui de nos indéfectibles électeurs fédéralistes on pourra marcher sur du solide.
    Et la traversée du fleuve se fera à pied ou en bagnole, aux choix du minisse et du maire en chef.