Au nom de la science

Dans la course aux sujets les plus populaires en campagne électorale, l’économie gagne haut la main, reflet des priorités des électeurs, qui la mettent toujours, et de loin, en tête de liste quand on leur demande de classer les enjeux en ordre d’importance. Le reste passe au second plan, ou est carrément oublié. Ainsi de la science qui, traditionnellement, tombe dans le grand trou noir électoral. Mais pas cette fois-ci. L’heure est au sursaut, maintenant que les conservateurs nous ont fait toucher le fond.


Il faut bien le temps de recul que permet, eh oui, une campagne électorale pour ramasser une à une toutes les décisions prises au fil du temps par les conservateurs et constater à quel point ce gouvernement a été d’attaque contre la science. Invité par le réputé magazine Science à signer l’éditorial de son édition de la semaine dernière, le professeur James L. Turk de l’Université Ryerson de Toronto dressait une liste — reprise par Le Devoir vendredi — telle qu’on se surprenait d’en avoir oublié, avec le temps, certains points.

Il y a eu, bien sûr, les coupes dans les postes de scientifiques et leur personnel technique et de soutien, comme il a été souligné à quelques reprises dans la campagne en cours. Au total, 4000 personnes ont été touchées. Sans oublier le contrôle de la prise de parole des scientifiques fédéraux, vertement dénoncée depuis des années et que tous les adversaires de Stephen Harper promettent aujourd’hui de « démuseler ».

Mais ce que M. Turk fait aussi valoir, c’est la philosophie qui a présidé à ce tassement de la science. Son symbole public en a été l’épouvantable décision, toujours logiquement incompréhensible, de supprimer l’obligation de remplir le formulaire long du recensement mené par Statistique Canada, ce qui en a affaibli la précision et nuit aujourd’hui à quantité de chercheurs.

Dans les rangs de la communauté scientifique, la guerre menée par les conservateurs a toutefois un autre symbole : celui des nominations faites au sein des conseils d’administration des organismes subventionnaires de la recherche. Le monde de l’entreprise et de l’économie domine… comme dans les sondages ! Évidemment, puisque l’objectif est d’amener les idées au marché (« taking ideas to the marketplace »), comme le répétait partout Greg Rickford quand il était ministre d’État aux Sciences et à la Technologie il y a deux ans (il est depuis devenu ministre des Ressources naturelles).

La recherche appliquée a depuis un bon moment la faveur des gouvernements subventionnaires, mais les conservateurs ont poussé d’un cran le souci d’une recherche qui rapporte, en étouffant au passage celle qui critique. Les énormes coupes qui ont frappé tout ce qui touche de près ou de loin le secteur de l’environnement (abolition de programmes de recherche comme celui sur les contaminants du Saint-Laurent, fermeture de laboratoires comme celui sur la recherche atmosphérique en environnement polaire, arrêt de financement d’organismes, etc.) en donnent un exemple éloquent. Il y en a d’autres, dans le secteur agroalimentaire notamment. Avancement des connaissances, surveillance, inspection, prévention : peu importent les services rendus par la science, ils ont tous été mis à mal sous les gouvernements successifs de M. Harper.

Pas étonnant, dès lors, que les partis d’opposition aient à ce sujet des propositions concrètes à mettre sur la table, y consacrant même des conférences de presse spécifiques, ce qui est loin d’être coutumier en campagne électorale. Revalider le questionnaire long pour le recensement, laisser les scientifiques gouvernementaux expliquer leurs travaux fait consensus, tout comme le refinancement de certains programmes coupés et une revalorisation de la recherche fondamentale.

Mais plus profondément, il y a dorénavant la nécessité d’ériger un mur pour préserver la liberté de travail des scientifiques et en reconnaître l’importance. Le Parti libéral promet pour ce faire de créer un poste de directeur scientifique, semblable au poste de conseiller scientifique national auprès du premier ministre qui, sous l’impulsion de Paul Martin, a existé à Ottawa de 2004 à 2008 avant d’être aboli par M. Harper. Le NPD veut plutôt d’un directeur parlementaire des sciences, poste qu’il a déjà réclamé dans un projet de loi qui n’a — évidemment ! — jamais été adopté. Le Parti vert, lui, veut… les deux. Ce en quoi il a raison : dans les défis qui nous attendent au XXIe siècle, après le désert créé par les conservateurs, il ne serait pas de trop que le premier ministre reçoive conseil et que le Parlement veille à contrer l’ingérence. Que neuf ans de désastre nous servent de leçon.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

14 commentaires
  • Pierre Demers - Inscrit 13 octobre 2015 01 h 21

    Science au Québec.

    Science au Québec. Il faudrait surtout que le Québec prenne totalement à sa charge la science québécoise, universitaire et autre, gestion et financement, en français. Pierre Demers 1914 LISULF. 13X2015

  • Jean Lapointe - Abonné 13 octobre 2015 07 h 27

    «Mais ce que M. Turk fait aussi valoir, c’est la philosophie qui a présidé à ce tassement de la science.» (Josée Boileau)

    Le fond du problème à mon à avis c'est le fait que le but poursuivi par la recherche scientifique n'est pas asez débattu au sein de l'école et pas assez débattu non plus au sein de la société dans son ensemble.

    La conception de la science fait aussi déabat. Il y a la science et il y a le scientisme. il serait important que ces questions soient discutées.

    Je ne suis pas sûr que l'école remplisse bien sa tâche à ce point de vue. Je ne suis pas sûr non plus que les médias se préoccupent suffisamment de la nécessité d'aborder ces questions pour que les gens puissent approfondir ce qu'ils pensent comprendre à ce sujet.

    Trop souvent par exemple je trouve que les médias présentent les résultats des recherches à caractère scientifique comme des certitudes, ce qui n'est évidemment pas toujours le cas, loin de là.

    Ce serait là en tout cas un domaine à explorer.

    La science ne doit pas être l'affaire des seuls scientifiques. Ce serait démissionner de nos responsabilités de citoyens.

    • Pierre Fortin - Abonné 13 octobre 2015 13 h 34

      Les sciences, qu'il faut distinguer des technologies, nous permettent de porter un regard sur tout ce qui nous entoure, y compris nous-mêmes, et leur grande qualité est de pouvoir déterminer dans quelle mesure ce regard est juste, i.e. dans quelle mesure il est aussi entaché d'erreur (seule la mathématique étant parfaitement exacte). Pour être crédibles, les sciences doivent pouvoir démontrer leur propre incertitude et la mesurer.

      On comprend pourquoi les idéologues ont intérêt à faire taire ceux qui pouraient dénoncer leurs errances et les fausses convictions qu'ils profèrent à tout vent. Et on ne doit pas s'étonner du démantèlement des divers instituts canadiens et du congédiement de bataillons complets de scientifiques.

      Il est quand même incohérent d'éliminer les grandes études de statistiques Canada qui, seules, permettaient d'orienter la gestion du pays avec un minimum de précision, donc d'économie et d'efficacité. Il n'est pas insensé de penser que c'est pour mieux nous garder dans l'ombre. Qui se priverait lui-même de lumière sur sa route en pleine nuit?

  • François Dugal - Inscrit 13 octobre 2015 07 h 53

    Les citoyens

    Le gouvernement Harper a été élu par les citoyens canadiens : un homme, un vote. Force est de constater que le Canada a perdu la bataille de l'éducation et que les publicitaires sont plus efficaces que les pédagogues.
    Plusieurs personnes affichent leur inculture de façon ostentatoire et triomphent dans les médias "sociaux". L'élitisme est devenu une tare.
    Vous êtes tristes? Moi aussi.

    • Christian Dubé - Abonné 14 octobre 2015 20 h 39

      Vous avez hélas raison.

  • Chantale Desjardins - Abonnée 13 octobre 2015 08 h 09

    Et le Bloc

    Encore une fois, les journalistes ne parlent pas d'un vote nécessaire du Bloc. Vous écrivez comme si le Bloc n'existait pas. Pourtant, un vote pour le Bloc serait le meilleur choix et Gilles Duceppe nous l'a bien prouvé à Tout le monde en parle, dimanche dernier. Il est urgent que le Québec se dote d'un grand nombre de députés bloquistes car le Québec est déjà un pays. Que les autres provinces se débrouillent avec leur premier ministre fédéralistes. Nous on vote BLOC.

    • Diane Leclerc - Inscrite 13 octobre 2015 09 h 10

      J'ai fait le même reproche à M. Descôteaux pour son dernier éditorial.

      Il n'y faisait aucune mention du Bloc, comme tant d'autres journalistes.

      J'y exprimais mon regret et ma frustration de manière aussi polie que maintenant et mon commentaire n'a pas été retenu.

      Le même sort attend peut-être celui-ci...

    • Raymond Labelle - Abonné 14 octobre 2015 12 h 20

      Le Bloc n'aspire pas à gouverner le gouvernement fédéral. Il ne peut donc, de façon conséquente, proposer un programme de gouvernement fédéral.

      On peut donc ignorer totalement le Bloc, la conscience tranquille, quand il s'agit de choisir le programme de gouvernement fédéral parmi ceux proposés par les partis qui aspirent à gouverner le Canada.

      Si certains citoyens renoncent volontairement à choisir le programme de gouvernement fédéral qu'ils préfèrent parmi les propositions qui sont faites, qu'ils en assument les conséquences.

    • Raymond Labelle - Abonné 14 octobre 2015 12 h 29

      Tant que l'indépendance ne sera pas faite, si elle se fait un jour, nous serons gouvernés par le gouvernement fédéral, qu'on le veuille ou non.

  • Pierre Fortin - Abonné 13 octobre 2015 09 h 54

    Que valent les promesses?


    Bonjout Madame Boileau, votre éditorial est juste et pertinent dans le contexte de cette campagne électorale qui, je le souhaite vivement, marquera la sortie de ce gouvernement sectaire et rétrograde, non seulement fermé à la recherche éclairée de connaissances mais déterminé à éteindre toute remise en question de ses orientations.

    Tout comme vous, je souhaite l'établissement d'un directeur scientifique ainsi que d'un directeur parlementaire des sciences, mais je ne peux accorder ma confiance aux partis politiques sur la seule foi de promesses d'élection.

    Si les belles promesses de messieurs Mulcair et Trudeau sont aussi sérieuses qu'ils le prétendent, ils devraient pouvoir les étayer en les intégrant à une politique cohérente et complète. Par exemple, une politique environnementale nationale digne de ce nom qui inclurait une étude détaillée et juste de l'état actuel du pays ainsi que des engagements formels destinés à redresser la situation quels que soient les intérêts corporatifs supérieurs sur lesquels on a fondé l'économie canadienne.

    Le silence opaque qui entoure la participation et l'engagement canadiens à la conférence de Paris dans deux mois est déjà un indicateur troublant qui nourrit mon scepticisme. N'oublions pas que le Parti Libéral, outre sa nouvelle figure de proue, est le même qui nous a roulés dans les commandites et que depuis ce scandale, il n'a jamais fait amende honorable — comme si le seul temps qui passe pouvait lui refaire une virginité; certes il s'agit d'un autre dossier mais c'est le même parti. La position erratique et timide du NPD sur le projet de pipeline Énergie Est n'étant pas plus claire, il devrait nous expliquer à quoi servira un directeur parlementaire des sciences?

    Les candidats qui réclament le titre ronflant de Premier Ministre doivent nous démontrer qu'ils sont à la hauteur du poste et capables d'en assumer les responsabilités selon la volonté des Canadiens.