Marcel et les autres

Le racoleur Marcel Aubut vient de se faire prendre les boxers à terre et nous voilà à décortiquer sa personnalité, à nous demander qui savait quoi, à nous faire expliquer ce qu’est le harcèlement sexuel, et à nous féliciter qu’enfin des femmes osent parler. Dorénavant, le monde changera ! Allons, allons…​
 

Permettez, une fois n’est pas coutume, que l’éditorialiste soupire de nous voir collectivement tomber des nues autour de l’affaire Aubut. Elle a plutôt l’impression de revenir plus de 30 ans en arrière, à l’époque où le concept de harcèlement sexuel quittait les cercles féministes pour se répandre dans le public avant d’être inscrit dans les lois : qu’est-ce donc qui a changé ?

Il est vrai que depuis 30 ans, de temps en temps, un Marcel est dénoncé dans les médias — reflet de milliers d’autres qui sévissent depuis des temps immémoriaux dans les milieux de travail. L’ampleur du problème est aussi documentée : la pile est haute comme ça d’études sur le nombre effarant de femmes victimes d’inconduites sexuelles, ce terme générique qui recouvre le harcèlement jusqu’à l’agression.

Trente ans encore de reportages qui ont mené à des actions ou des rapports. Celui sur l’armée, par exemple, inspiré d’articles du magazine L’actualité, signé de l’ex-juge de la Cour suprême Marie Deschamps, et rendu public au printemps dernier. On y souligne les rapports de pouvoir qui écrasent les victimes, l’aveuglement de la hiérarchie, les manières diverses pour les femmes d’encaisser. Comme pour Marcel Aubut, les endroits où il a travaillé et les femmes qu’il a côtoyées. Comme pour un Dominique Strauss-Kahn, qui faisait les manchettes il y a quatre ans.

Tout cela est su jusqu’à plus soif, jusqu’à l’écoeurement, au point de toujours finir par croire — ne le lit-on pas aussi — que la leçon est dorénavant comprise. Eh non !

Qu’a dit, avant de terminer son mandat, le chef d’état-major Tom Lawson en juin, en réaction au rapport Deschamps ? Qu’en ces matières sexuelles, hommes et femmes étaient « biologiquement programmés différemment » ! Bonjour la leçon. Et l’affaire DSK a-t-elle eu effet d’avertissement sur les Marcel qui sévissent ? Pas le moindre. Pourquoi ? Parce qu’un Marcel, ça mène le monde à sa manière, le reste ni ne l’atteint ni ne le concerne. Lui, il est à part.

On parle beaucoup de pouvoir ces jours-ci, il faudrait dire domination. Une domination qui s’étend à l’entourage, incapable de résister au roi et aux bénéfices — argent, succès, retombées — que celui-ci rapporte. Que le roi s’appelle Marcel Aubut et ses commentaires déplacés ou Cosby ou Ghomeshi accusés d’agressions, c’est toujours la même dynamique à l’oeuvre. Les dominateurs ont droit au silence face aux rumeurs, à la protection de l’entourage quand des plaintes se forment et que l’abcès veut crever. Mesurons la force qu’il faut pour tout faire éclater !

Aujourd’hui comme hier, on dit donc aux femmes : « Prends sur toi », comme on l’a conseillé à une victime d’Aubut. Et de fait, elles prennent tout sur leurs épaules, essayant de trouver la solution qui leur permettra de sauver leur peau. Dans le meilleur des cas, la sororité est en marche, on se fait des mises en garde : méfie-toi de tel prof, tel entraîneur, tel patron. Dans sa version moderne, on s’envoie des courriels : « Attention les filles, Marcel arrive ! », comme cela se vivait au sein du comité organisateur des Jeux olympiques de Vancouver, racontait mardi le Globe and Mail au sujet de Marcel Aubut.

Mais parfois, le harceleur sévit à plus petite échelle, cible sa ou ses victimes, qui se retrouvent isolées. Que faire : se plaindre contre le grand homme, surtout s’il est admiré ? Opprobre, fin de carrière, incrédulité…, à vous de cocher la réponse. Dans la vraie vie, la femme va plutôt endurer en silence, tenter d’éviter le goujat ou avoir l’air au-dessus de ses farces plates. Le tout sur fond de malaise, peur, détresse. Une certitude : peu importe sa réaction, on la lui reprochera. Dans l’affaire Aubut, cela donne : pourquoi telle plaignante lui envoyait-elle des courriels se concluant par des gros becs, hein ? Et pourquoi pas de plainte formelle pour qu’« on » puisse sévir ?

En 30 ans de ces histoires qui se ressemblent, il n’est arrivé qu’une fois où, publiquement, quelqu’un a agi sur-le-champ : Justin Trudeau, qui, alerté par des élues néodémocrates, a aussitôt suspendu ses propres députés accusés d’agressions, geste de principe qui lui a pourtant été reproché ! M. Trudeau a néanmoins eu la même attitude lorsque le chef d’état-major Lawson a tenu ses propos déplorables de juin : il a réclamé sa démission.

Le message du chef libéral est sans équivoque : tolérance zéro, ce n’est pas que des mots. Il faut entendre les témoignages de femmes victimes pour réaliser à quel point cette attitude-là reste rare. Réaliser aussi que tant que les rois continueront de nous séduire, les Marcel continueront de sévir.

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