L’autoexamen!

Impossible d’échapper à l’expansion pétrolière : les gouvernements n’en voient que les revenus à tirer, et l’industrie les talonne de près. Au Québec seulement, plus de 75 lobbyistes vantent les projets de transport par pipeline. On va donc de l’avant en rassurant à moitié. L’autorisation qui vient d’être donnée à Enbridge d’inverser le flux de pétrole dans son pipeline 9B illustre bien ces sables mouvants.​
 

Jeudi dernier, les raffineries Suncor et Valero de même que la Fédération des chambres de commerce du Québec applaudissaient fort à la décision, rendue la veille par l’Office national de l’énergie (ONE), d’autoriser la compagnie Enbridge à inverser le flux du pétrole transporté dans sa canalisation 9B. Mais citoyens et élus étaient loin d’en faire autant. « La question n’est pas de savoir s’il y aura un déversement, mais quand ce déversement aura lieu », soulignait l’un des participants à l’assemblée mensuelle de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) jeudi matin.

Il serait bien léger de voir là de l’alarmisme. Pas quand le pipeline 9B a déjà une douzaine de déversements à son actif depuis sa mise en service en 1978. Pas dans un Québec post-Lac-Mégantic qui sait les ravages qui peuvent se cacher sous le transport du pétrole, quel qu’en soit le moyen. Le maire de Laval, Marc Demers, a eu bien raison de faire état de son « malaise » lors de la rencontre de la CMM, car ce sont les compagnies qui empochent, mais les villes qui ramassent dégâts et catastrophes.

Il faut avoir conscience qu’outre le fait de voir son flux inversé, la ligne 9B, qui part de Sarnia en Ontario et se rend jusqu’à Montréal-Est, sera utilisée à une capacité jusqu’ici jamais atteinte. Le pipeline pouvait jusqu’à maintenant transporter 240 000 barils par jour, mais il y a déjà un moment qu’on ne se rend plus à cette capacité. Il s’agira dorénavant de monter le flux quotidien à 270 000 barils puis, dans deux ans, à 300 000.

Le projet est dans l’air depuis longtemps, mais vu les craintes en matière de sécurité — soulevées notamment par le maire de Montréal et président de la CMM, Denis Coderre —, Enbridge a dû refaire ses devoirs, dont l’ONE se dit maintenant satisfait. Le citoyen doit-il en faire autant ? Non, puisqu’il s’agit d’un… auto-examen. De plus, les possibilités de fuites finalement mesurées cet été ne l’ont été qu’à trois endroits (et au Québec, seulement à Mirabel) sur le tuyau long de 639 kilomètres et vieux de 40 ans. La qualité des tests exigés en juin par l’ONE avait aussi changé un mois plus tard : la pression d’eau injectée dans le pipeline pour en mesurer l’étanchéité a été diminuée de 60 livres par pouce carré, alors même qu’on y transportera non seulement davantage de pétrole, mais du pétrole lourd, d’une autre qualité que celui qui circulait dans le pipeline jusqu’à maintenant.

C’est encore la compagnie qui déterminera dans l’année qui vient s’il est pertinent d’installer des valves de sécurité supplémentaires. Quant aux cours d’eau traversés, comme la rivière des Prairies ou celle des Outaouais, ils auront droit à des inspections… visuelles. Enfin, le maire Coderre appelle à la confiance envers le comité de vigilance qui doit surveiller l’opération…, mais Enbridge siège aussi au comité. Toute distance critique étant effacée, les doutes sont justifiés.

Il faut dire que l’exploitation intensive des sables bitumineux de l’Alberta fait tourner la tête à tant de gens qu’ils n’en voient que les profits à tirer, en refusant de s’interroger sur les lendemains qui tremblent. Peu importe qui sera élu premier ministre du Canada le 19 octobre prochain, ils sont tous à cet égard aussi étourdis les uns que les autres, comme l’a aussi été le gouvernement Marois et comme l’est maintenant le gouvernement Couillard. Si tous ces gens étaient vraiment préoccupés de changements climatiques, ils laisseraient 85 % des réserves pétrolières du Canada sous terre, déclarait dans nos pages il y a quelques jours le célèbre écologiste David Suzuki.

Comme opposition, il ne reste donc que les populations, ce qui fatigue grandement les entreprises pétrolières. D’où leur grand soulagement la semaine dernière devant l’autorisation donnée par l’ONE. Le pétrole tiré sans répit de l’Ouest trouve enfin une nouvelle voie pour s’écouler en évitant la bataille associée à la construction d’oléoducs. Que le vieux pipeline traverse des cours d’eau et des villes, qu’il longe des écoles et des garderies, tout cela n’est qu’une considération parmi tant d’autres. Et il y a si longtemps que les élus ont perdu leur capacité de dire non.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

13 commentaires
  • Lise Bélanger - Abonnée 5 octobre 2015 07 h 13

    Qui empochera de ce pétrole, très peu ou à peu près pas le Québec. Mais tous les risques ici. Je sais, c'est de la redite. La Colombie britanique a refusé ce pétrole sur son territoire car trop dangereux. On nous le refile et les bons québécois, si dociles, ou plutôt leurs représentants si très très dociles, disent oui.

    Notre gouvernement préfère s'agenouiller devant le fédéral plutôt que de travailler à l'avenir du Québec et de ses habitants et met en danger bien des vies et l'écosystème.

    Réveillons-nous, il reste peu de temps. Refusons ce pétrole dangereux et sans aucun profit. C'est innaceptable!

    De quel droit un gouvernement peut-il mettre en danger la sécurité de sa population, sans aucun profit et pour plaire à une nation étrangère qui ne lui rendra rien bien sur sauf le ridiculiser.

    Le seul pouvoir pour le Québec est le pouvoir du peuple mais ensemble, debout, on peut gagner.

    Empêchons ce pétrole de passer sur notre territoire, nous avons le devoir de nous protéger. On est chez nous il me semble.

    • Yves Corbeil - Inscrit 5 octobre 2015 08 h 56

      Vous avez raison refuser à l'Ouest et accepter à l'Est. De méchants morons individualistes les Québécois, bla, bla, bla assis dans notre salon pendant que tout change ou s'apprête à changé autour de nous.

      Comme citoyen on est vraiment désolidarisé et le gouvernement que nous avons élu bien je constate qu'on le mérite finalement avec tous ce qu'il fait subir de compression et rupture sans qu'on prennent action pour l'en empêcher.

      Un soubressaut Samedi, initier par les syndicats pour leur négociation contractuelle mais ça prends des sorties de la sorte sur une base hebdomadaire pour refuser ce que ce gouvernement fait ou ne fait pas.

    • Gilbert Turp - Abonné 5 octobre 2015 09 h 48

      Oui, on est chez nous. Mais ils ne savent pas parce qu'on a voté non en 1995.

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 octobre 2015 11 h 22

      Mme Bélanger, nous sommes en effet chez nous ici au Québec. Toutefois, comme vous l'avez soulignez au début de votre commentaire, nos représentants sont d'accord avec cet oléoduc (à l'exception des trois députéEs de QS).

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 octobre 2015 11 h 27

      Le BQ s'est-il prononcé contre l'oléoduc d'Enbridge? Si oui, on doit évidemment considéré ces élus-là comme des alliés de QS dans ce dossier-là!

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 octobre 2015 11 h 40

      J'ai oublié d'aborder le monde minicipal dans mes deux commentaires précédents. Je présume que plusieurs représentants du monde municipal sont contre vu que plusieurs d'entre eux vont être exposés aux risques de l'oléoduc d'Enbridge.

    • Nicole Delisle - Abonné 5 octobre 2015 13 h 30

      Quand le Québec sera maître chez lui, il pourra dire NON aux pétrolières
      et mettre tous ces lobbyistes à la porte. Ils ne travaillent pas pour les citoyens mais pour garnir leur comptes en banque et placer leurs investissements dans des abris fiscaux. Ils se réclament d'interventions auprès des décideurs, mais souvent ne paient aucun impôt! Pourquoi se laisser influencer par de tels arnaqueurs? Si nos gouvernants les écoutent, les tolèrent, ce n'est que pour une seule raison, en tirer un profit personnel. Le bien-être du citoyen est bien loin derrière....

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 octobre 2015 10 h 43

    Et Suncor...

    a fait une offre hostile à Canadian Oil Sands...afin de consolider l'industrie des sables bitumineux au Canada...une question de gros sous...et ce,aujourd'hui.

    Mais qui est Suncor?...C'est celui qui a fait l'acquisition de Petro-Canada en 2009...Celui qui n'a pas changé le nom de ses distributeurs au Québec et partout ailleurs au Canada...en conservant le nom Petro-Canada pour les adeptes de la feuille d'érable, pour les canadians à tout crin, afin de ne pas effaroucher les clients et fidéliser cette clientèle qui ignore encore à ce jour ce tour de passe-passe.

    Si on a le devoir et le droit de se protéger...on a aussi, et à plus forte raison, le droit et le devoir de savoir, de se renseigner... ainsi que le droit et le devoir d'agir.

    Les sables bitumineux et tout ce qui y circonvolue...c'est NON.

  • Diane Germain - Abonné 5 octobre 2015 11 h 54

    2 degrés Celcius

    Pour limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés celcius, selon les chercheurs McGlade et Ekins de University College London(UCL), UK (Nature, 2015/01/08) il faut limiter l'exploitation des sables bitumineux : '85% of its 48 billions of barrels of bitumen reserves thus remain unburnable if the 2 degrees celcius limit is not to be exceeded.'

    Donc, les promesses des divers politiciens envers les citoyens d'ici et d'ailleurs sont bienvenues mais les actions concrètes sont préférées.

    • Yves Corbeil - Inscrit 5 octobre 2015 14 h 10

      Vous savez ce que ça va prendre avant les 2 degrés celcius, c'est 10 degrés dans la population immédiatement pour que ces innocents arrêtent le processus de destruction de notre environnement pour leurs profits. Et c'est avec des sorties dans les rues à chaque fin de semaine comme Samedi passé que le message va finir par passé. Sinon, on mérite de crever à genoux la tête entre les deux jambes et les bras croisés.

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 5 octobre 2015 16 h 04

      Pourtant, en y réfléchissant, l'inversion de ce pipeline d'Enbridge ne peut que diminuer la quantité de pétrole qui circulait au Canada. En effet, pour envoyer du pétrole vers l'ouest, puis, l'exporter au USA, il fallait qu'il soit importé par bateau sur le St-Laurent. Dorénavant, l'écoulement vers l'est de pétrole canadien aura pour effet de diminuer l'importation par bateau et donc de diminuer le risque d'un désastre maritime, chez-nous.

  • Stewart Johnson - Abonné 5 octobre 2015 13 h 05

    Malheureusement, il est difficile, physiquement, de bloquer 9b car il existe déjà. Encore plus malheureux, c'est les fuites de 9b qui vont enfin réveiller la population à ce que les écologistes nous disent depuis quelques années.

  • Pierre Soucisse - Abonné 6 octobre 2015 10 h 35

    85% des réserves

    Je suis plutot d'accord avec David Suzuki que 85% des réserves doivent rester sous terre et au Québec pendant ce temps la on sonde sans autorisation du BAPE , Couilliard dit que ce n'est pas nécessaire .!!!!