Ottawa ne répond pas

La Constitution n'a pas changé: les autochtones relèvent toujours du gouvernement fédéral. Celui-ci a pourtant joué les abonnés absents toute la semaine dans la crise de Kanesatake.

La crise à Kanesatake a enfin débordé le cadre des problèmes locaux pour être portée à la face du Québec tout entier. Même le gouvernement Charest commence à en comprendre les enjeux, lui qui, en début de semaine, s'était bêtement servi de l'entente tripartite sur la création d'une police autochtone comme d'un petit manuel d'instructions où A vient après B.

L'article 5.3 de cette entente prévoit que l'embauche et le licenciement de policiers relèvent de la commission de police de Kanesatake? Ah bon! C'est alors avec celle-ci qu'il faut négocier, a fait Québec, fort de l'appui de la Sûreté du Québec, qui ne voyait pas l'utilité de sa présence là où «des criminels s'amusent comme larrons en foire», selon le joli mot du président du syndicat des policiers de la SQ.

Tout l'a démontré ces derniers jours: l'approche purement légaliste des ministres témoignait d'une méconnaissance profonde de l'histoire de la communauté, où les tensions sévissent depuis avant la crise d'Oka, du long passé d'efforts du chef de bande James Gabriel pour enrayer la criminalité et de la réalité actuelle d'un élu aux prises avec un chef de police et une commission de police auxquels il ne peut pas faire confiance. Et qui a en plus de dangereux rebelles pour opposition!

Mais si c'est l'approche juridique qui compte dans ce dossier, alors il faut la mener jusqu'au bout. Et, à cet égard, une seule grande question se pose: où était caché Ottawa, ce maître du jeu autochtone? Aux Affaires indiennes, des porte-parole se sont contentés de dire d'abord que la crise relevait d'une affaire de police, puis qu'on reconnaissait toujours M. Gabriel comme grand chef.

Quant au ministère fédéral de la Sécurité publique, où les médias étaient renvoyés, c'était encore pire: silence, absence, évanescence... La ministre Anne McLellan doit toutefois rencontrer Jacques Chagnon sous peu pour discuter — sans rire! — de la manière dont la lutte contre la criminalité doit être reprise à Kanesatake.

On soupçonne toutefois qu'Ottawa s'en tiendra à une attitude que les provinces connaissent bien: présent pour distribuer l'argent, mais jamais là pour ramasser les dégâts. Ce M. Gabriel, on lui a quand même donné 900 000 $ pour pourchasser le crime organisé, alors qu'il se débrouille pour le reste!, laisse entendre le fantôme fédéral.

Or la gouverne chez les autochtones est de son ressort, et c'est une question — minée par 100 ans de paternalisme blanc — qui n'est toujours pas réglée. Jean Chrétien en avait fait une priorité, mais son projet de loi fondé sur l'imputabilité et la transparence a si vivement irrité les chefs de bande que Paul Martin a promis de l'amender. Une fois nommé premier ministre, il n'a plus pipé mot sur ce sujet.

En attendant, les lacunes en matière de gouverne se traduisent par des problèmes de stabilité politique en terre indienne. Ainsi, à Kanesatake, qui contrôle le code électoral, celui que les dissidents veulent modifier pour écarter pour de bon James Gabriel? Pourquoi la présence même d'une police autochtone dépend-elle d'une entente qu'un conseil de bande peut choisir ou non de renouveler?

Quand de tels enjeux démocratiques se couplent à la pauvreté, terreau de la criminalité dans toutes les sociétés, il y a de quoi voir que la crise de Kanesatake outrepasse l'histoire de police à laquelle on veut la limiter.

jboileau@ledevoir.ca