Poutine avec ses gros sabots

Moscou a annoncé mercredi avoir mené ses premières frappes aériennes en Syrie, prenant fait et cause pour son vieil allié, le président Bachar al-Assad — qui ne contrôle plus que le tiers du pays. À l’indétermination de Barack Obama, Vladimir Poutine vient d’y superposer sa politique des gros sabots — avec efficacité.


Si, depuis un an, la coalition internationale emmenée par les États-Unis a permis d’endiguer l’expansion du groupe État islamique (EI), elle ne l’a pas pour autant fait reculer de façon décisive. En Irak, la coalition a réussi à contenir EI dans le Kurdistan irakien et à repousser les djihadistes qui n’étaient qu’à 100 kilomètres de Bagdad en juin 2014. Mais guère plus : la bataille de Mossoul, « capitale » irakienne d’EI, une offensive présentée comme imminente l’automne dernier, n’a pas encore eu lieu. En Syrie, les djihadistes ont réussi depuis leur fief de Rakka à élargir leur empire, encore que surtout aux dépens des forces rebelles qui luttent à la fois contre EI et le régime Al-Assad. Poussée territoriale et poussée de recrutement : EI rassemblerait aujourd’hui quelque 125 000 combattants dans les deux pays, dont près de 15 000 étrangers, exerçant un attrait idéologique contre lequel l’Occident cherche encore un antidote.

On ne dressera pas ici la liste des gestes, aux conséquences politiques et humanitaires effrayantes, posés par l’Occident au Proche-Orient au cours des seules 15 dernières années. Ces gestes sont le résultat d’alliances mouvantes, de contrats de guerre et de dynamiques économiques qui remontent au début du XXe siècle. Ils ne seront pas facilement réformés. Il n’en demeure pas moins que le président russe a fait lundi devant l’Assemblée générale des Nations unies une déclaration fort simpliste en affirmant que, pour avoir fermé la porte à toute collaboration avec le régime syrien, les États-Unis et leurs alliés avaient commis une « énorme erreur ». Il y a réécriture de l’histoire dans les propos de M. Poutine : ce dernier fait l’impasse sur les origines de la guerre civile syrienne, née en 2011 d’une effervescence démocratique nommée Printemps arabe. Il oublie ensuite de dire qu’aussi horribles que soient les crimes d’EI, ils sont bien en deçà de l’ampleur et de la brutalité de ceux commis par les forces gouvernementales syriennes — jugées responsables de la mort de près de 125 000 civils depuis quatre ans.

À quoi M. Poutine veut-il en venir en s’insérant ainsi de façon très volontaire dans le casse-tête géopolitique proche-oriental ? Que sa stratégie soit grosse n’exclut pas qu’il l’applique habilement. Il a doublement pris de court l’administration Obama récemment : d’abord en s’engageant militairement aux côtés d’Al-Assad, puis en annonçant qu’il avait convenu avec l’Iran, l’Irak et la Syrie de conjuguer leurs opérations de renseignement au sujet d’EI. Si M. Poutine cherche ainsi à stimuler les sentiments antiaméricains qui lui sont si utiles en Russie, ce qui va de soi, l’analyse dominante veut qu’il tente de sortir le pays de l’isolement international dans lequel l’ont plongée l’annexion de la Crimée et l’affrontement avec l’Ukraine. Auquel cas sa nouvelle stratégie traduit le coin dans lequel il s’est peinturé.

Barack Obama continue donc de soutenir que la solution à la crise syrienne passe par le départ d’Al-Assad. La situation se détériorant — sur fond de crise migratoire —, c’est une position qui devient difficile à tenir. L’erreur à ne pas répéter est celle commise en Irak et en Libye, où l’effondrement des États a créé un vide du pouvoir aux conséquences incontrôlables. MM. Obama et Poutine auront éventuellement intérêt à surmonter leurs inimitiés.

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18 commentaires
  • Luc Charlebois - Inscrit 1 octobre 2015 03 h 30

    Qui paie M. Taillefer?

    Encore une fois, quelle est l'intérêt de payer un journaliste qui se contente de bêler les positions du Département d'état américain? J'espère au moins que M. Taillefer se fait rémunérer aussi par ce Département, ce serait bien le comble qu'il ne fasse que bêler bénévolement...

    Luc Charlebois

    • Colette Pagé - Inscrite 1 octobre 2015 10 h 26

      Je vous trouve bien sévère pour un journaliste qui a une connaissance fine du dessous des cartes et qui a le mérite de nous informer des enjeux géo politiques avec beaucoup de clarté. Que l'on se rappelle ses chroniques sur l'Inde, un pays du bout du monde qu'il nous a fait découvrir.

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 1 octobre 2015 18 h 31

      Rien de mieux pour résumer les atermoiements anglo-saxons au sujet de M. Poutine (ainsi, bien entendu, que pour tous les dirigeants et états qui prétendent à une quelconque indépendance): cette citation de Guy de Maupassant: "Cet homme là, on ne voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa propre manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on aurait fait à leur place".

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 1 octobre 2015 18 h 33

      USA = + de 2.000 frappes mais les généraux américains disent que ces frappes tombes dans le vide...
      RUSSIE = 30 frappes...et les buts atteints...alors ça dérange la coalition.. ?
      Cherchez l’erreur...

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 octobre 2015 05 h 24

    Poutine

    Poutine le Grand fait ce que les généraux canadiens disent depuis le début : Frappe et frappe fort. Il ébranlera les colonnes du temple et quiconque résistera en paiera le prix plus tôt que tard. La paix sera négociée après. C’est la bonne vieille méthode de mettre par terre le «bully» avant de lui donner la main pour qu’il se relève et d’en faire ton ami. Avant de le relever, il faut qu’il tombe; et s’il ne veut pas changer ses mauvaises habitudes, il reste par terre. On ne s’entend pas avec celui qui ne veut rien entendre, ça lui donne l’impression d’être fort. Bashar va aussi se rendre compte qu’il y a un nouveau shérif en ville à poigne solide. Poutine prendra peut-être le contrôle de la région, mais ce sera surement mieux que ce qui y existe déjà. Il pourra s’entendre avec le futur président américain quel qu’il ou elle soit, il voit Grand. Aura-t-il apprit des erreurs commises contre les talibans ? L’avenir le dira.

    Aux nouvelles que nous recevons, les avions russes ne reviennent pas avec leur cargo de bombes, elles reviennent allège; le «message» se rend.
    Poutine le Grand «ne fait pas semblant», l'avenir de son État en dépend.
    Vous aurez remarqué que chez-lui, c'est Lui qui dirige; c'est la méthode russe.

    PL

  • Richard Bérubé - Inscrit 1 octobre 2015 07 h 30

    Vous n'êtes pas sérieux monsieur Taillefer!

    Quelle malhonnêteté ou très mal-informé dont vous faites preuve ce matin....Obama et ses alliés ont fromenté les troubles au moyen-orient et plus précisement en Syrie pour déloger un gouvernement légitime...ils ont endossé les supposés oposants aux régimes ainsi que le groupe ISIS...tout cela parce que la Syrie a refusé le passge du pipeline saoudien à destination de l'Europe...de quel droits légaux les américains usent-ils pour semer le chaos dans n'importe quelle partie de la planète, en utilisant la pseudo démocratie et de libération des populations opprimées alors que leurs principaux partenaires et alliés de la région sont des barbares sanguinaires en commençant par Israel....vous mentionnez aussi les troubles en Ukraine et en Crimé, que se passerait-il monsieur Taillefer si Moscou agissait aussi sauvagement que les américains dans la cour arrière américaine et allait y foutre le trouble....c'est désolant mais Washington s'est donné tous les droits pour agir pour ses propres intèrêts dans ces régions troublées, et elle vient de trouver chaussures à ses pieds....je ne crois pas que l'alliance criminelle qu'est devenu l'occident osera affronter la Russie de plein fouet....et c'est tant mieux ainsi pour le bien de la planète....

    • Sébastien Tanguay - Abonné 2 octobre 2015 00 h 42

      Voulez-vous bien me dire ce que les Américains auraient à voir et à gagner dans votre histoire de pipeline reliant l'Arabie saoudite à l'Europe, si tant est qu'un tel projet ait jamais existé?

    • Sébastien Tanguay - Abonné 2 octobre 2015 00 h 42

      Voulez-vous bien me dire ce que les Américains auraient à voir et à gagner dans votre histoire de pipeline reliant l'Arabie saoudite à l'Europe, si tant est qu'un tel projet ait jamais existé?

  • Bernard Terreault - Abonné 1 octobre 2015 07 h 58

    Bon titre

    Suite à son succcès en Crimée, Poutine s'engage dans la même sorte de bêtise que les ÉU qui prétendent décider partout ce qui est bon pour les divers peuples de la terre.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 1 octobre 2015 09 h 20

    Les pions sont-ils en place pour une 3° guerre mondiale ?

    Dans le vaste jeu d'échecs qui se jouent en Orient, il ne manquait plus qu'un joueur important la Russie...Et voilà que ce nouveau pays débarque et frappe...Il vient de placer ses pions dans la balance, confirmant ainsi que ce jeu d'échecs ne se jouera dorénavant pas qu'à deux joueurs, mais à plusieurs...Au lieu de calmer le jeu, ce nouvel intrus en rajoute et envenime la situation en frappant aveuglement les forces rebelles à Asad, qu'il identifie, par bonne conscience, à EI... Grave erreur que de prendre parti pour un criminel de guerre, Asad, aussi pire qu'un Hitler, combattus par la coalition occidentale...Les deux grands géants de la Planète que sont les USA et la Russie vont se faire face et s'affronter pour déterminer enfin qui est le plus fort...Tous courent après cette grande rencontre ultime...Asad et la défense des intérets syriens ne sont au fond que des prétextes...Poutine est un guerrier en mal de faire renaître la grande Russie, et les conflits au moyen orient lui serviront, tout comme en Ukraine, à asseoir ses rêves de grandeur...Poutine joue gros...Sommes-nous au début d'une nouvelle guerre mondiale totale, comme en 39/45 ? Décidément, les puissants de ce monde n'apprendront jamais...Le pouvoir est la pire des drogues...Ceux qui en sont férus ne peuvent en être rassasiée et en veulent toujours plus...Quel triste avenir planétaire préparent-ils à notre humanité ? Le pire c'est qu'ils entraînent tous les humains, innocents à leur cause, dans leur folie meurtrière...Triste...

    • Richard Bérubé - Inscrit 1 octobre 2015 11 h 22

      Vous venez de mettre le doigt dessus monsieur Simard.....et les néocons à Washington la veulent à tout prix....

    • Jean-Marc Simard - Abonné 1 octobre 2015 14 h 25

      Je crois que Poutine la cherche aussi...Il n'est pas plus intelligent...