De vrais enjeux

En dépit de sa cacophonie, et de la manière si irritante de survoler les sujets en passant de surcroît du coq à l’âne, le débat des chefs de jeudi soir aura néanmoins permis d’aborder des enjeux qui positionnent clairement des visions. Les lendemains d’envolées sont l’occasion d’y revenir.
 

C'est à Gilles Duceppe que l’on doit l’échange le plus intéressant, parce que le plus inattendu, du débat des chefs de jeudi soir. La question à discuter portait sur la nécessité de se battre ou non contre le groupe État islamique, et M. Duceppe en a élargi la portée pour rappeler le financement d’EI par l’Arabie saoudite avec qui le Canada fait pourtant de juteuses affaires. Un « allié », s’est défendu M. Harper devant l’insistance du chef du Bloc québécois.

Lorsque le coanimateur Patrice Roy est revenu sur le contrat de vente d’armes conclu entre le Canada et l’Arabie (en contournant par ailleurs les règles canadiennes), la table était mise. Et le premier ministre Stephen Harper de nous démontrer qu’entre les droits de la personne et un « allié » payant, son choix était clair. Même le sort réservé au blogueur Raïf Badawi n’est qu’un « incident » dans ce grand tout économique et il n’y a aucun sens pour lui de « punir des travailleurs de London pour ça » — siège de la compagnie General Dynamics Land System qui a obtenu le contrat de 15 milliards pour la vente de matériel militaire, ce qui, dit M. Harper, soutient 3000 emplois.

Disons donc que M. Badawi est un symbole, et que comme tout symbole il permet d’illustrer en un coup d’oeil une manière fondamentale d’appréhender les enjeux. Pour M. Harper — on avait beau le savoir mais voilà que la réalité s’exposait crûment —, c’est l’économie d’abord. Tout le reste (et ce reste s’avère finalement très large, des droits de la personne jusqu’aux changements climatiques) relève d’« incidents » qui ne le concernent pas. Il vaut mieux après tout que le Canada ramasse comme les autres les gros contrats militaires, a précisé vendredi le premier ministre sortant.

L’autre symbole qui a surgi jeudi, celui-là hautement prévisible, c’est le niqab. Il faut certes décortiquer l’utilisation électoraliste qu’en font les conservateurs, qui auraient pu procéder autrement que par une simple directive aux molles assises juridiques pour interdire de prêter serment de citoyenneté à visage couvert. Il reste qu’on ne peut réduire cette affaire de niqab à une anecdote, un « incident ». Il y a eu une vraie contestation en cour de la part d’une femme refusant de se découvrir. Le rejet quasi total de cette attitude par la population canadienne est un marqueur de nos attentes quant à la manière la plus élémentaire d’envisager l’égalité entre les hommes et les femmes, soit que les femmes n’ont pas à se cacher sur la place publique. Il est stupéfiant et inquiétant que pour trois des cinq chefs, il s’agisse là d’un faux débat.

Autre leçon à retenir des échanges, c’est de réaliser à quel point les questions environnementales ont été peu abordées dans cette campagne électorale. Elles s’arriment pourtant non seulement au grand enjeu du siècle qu’est le sort de la planète, mais font écho au rôle joué par le Canada au sein de la communauté internationale, à des approches économiques et à la sécurité des populations. Par exemple, demander aux chefs si le transport du pétrole doit se faire par pipeline ou par train, c’est concrètement parler des risques qu’on veut faire courir aux Canadiens en raison de l’excroissance phénoménale de la production pétrolière tirée des sables bitumineux. Elizabeth May, qui connaît à fond ses dossiers et qu’on stigmatise trop pour son français laborieux, avait tout à fait raison de rappeler que le problème n’est pas le mode de transport mais le produit lui-même. Il aurait fallu aller beaucoup plus en profondeur dans cet échange. Mais l’enjeu, de toute manière, mériterait son propre débat. Le Canada arrivera au XXIe siècle quand on comprendra que l’environnement est le nouveau paradigme.

Il est clair par ailleurs qu’en deux heures, une foule de sujets sont mis de côté, toujours les mêmes : problèmes sociaux, enjeux autochtones, questions touchant spécifiquement les femmes… Mais le débat, qui pour la première fois dans cette campagne faisait place à Gilles Duceppe, a remis en lumière la pertinence du Bloc québécois — qui rappelle aux partis fédéralistes que la santé n’est pas de la compétence d’Ottawa, que des questions comme la gestion de l’offre en agriculture sont cruciales au Québec, ou que l’unité nationale soulève toujours les passions. Que les Québécois se disent las de cette approche de défense de leurs intérêts ne signifie pas qu’elle repose sur du vent. Détourner le regard ne résout jamais les problèmes.

37 commentaires
  • Anne-Marie Courville - Abonnée 26 septembre 2015 06 h 51

    Voter Duceppe

    Les questions les plus importantes venaient de M. Duceppe mais les réponses ne peuvent satisfaire les électeurs. Je vois mal un gouvernement sans la présence imortante du Bloc au Parlement et je crois que nous aurons un nombre de députés assez nombreux pour faire valoir les vraies valeurs. La formule du débat mérite une sérieuse réflexion car elle ne satisfait pas nos attentes. Le seul qui mérite le poste de premier ministre est Thomas Mulcair. Il est temps de donner un vrai congé à M. Harper car il a fait assez de ravage pour l'expédier dans le grand Nord...

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 septembre 2015 07 h 27

    Jobs !!!

    Mais... y a des jobs !!! Qu'elles soient pour faire des armes, des clôtures de barbelé ou même des machettes (tant qu'à faire), y a des jobs.

    Tout d'un coup, Saruman vient de m'apparaitre. Et sa tour vient de déménager sur le bord de la rivière Rideau.

    «Que tournent les roues de l'industrie.»

    C'est bien le sens que voulais donner RRT à ses écrits : «Ils ne sont pas descriptifs, ils sont applicables.»

    -À partir de ce jour, je ne verrai plus jamais la Tour sur le Parlement de la même manière. Et elle a perdu son nom.

    PL

  • Normand Carrier - Inscrit 26 septembre 2015 07 h 41

    Chapeau monsieur Duceppe ....

    Gilles Duceppe a réglé le cas de la pertinence du Bloc avec ses multiples questions qui ont mis tous les autres dans l'embarras ..... Le contrat de $15 milliards a l'Arabie Saoudite etait connu de tous les chefs , voulez-vous me dire pourquoi Mulcair et Trudeau n'ont pas posé cette question depuis ces deux dernières années ? Pour une raison bien simple ....... Pour ne pas perdre des votes a London et en Ontario ..... Ses questions et ses prises de positions sur le niqab et mourir dans la dignité représentent intégralement la position de 90% des Québécois ... Voulez-vous me dire pourquoi les autres chefs de partis sont déphasés et en porte-a-faux avec nos aspirations et nos coutumes ? Parce qu'ils doivent représenter tout le Canada et suivre la ligne de partis et en plus dans plusieurs cas sont insensibles et ignorants de ce que le Québc esr devenu , comme messieurs Trudeau et Mulcair ainsi que madame May ......
    Madame Boileau a suffisemment donné d'exemples sur la grande nécessité du Bloc et il faut en voir la pertinence ... Espérons que ce premier débat méritera une meilleur couverture de sa campagne pour le Bloc qui ne voyait pas beaucoup de ces événements de campagne couverts dans les médias ...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 26 septembre 2015 07 h 45

    Un bilan économique et social catastrophique

    Le bilan du gouvernement Harper est simple : c’est d’affamer les pauvres, de museler les scientifiques, d’offrir des nananes à la classe moyenne, et à dépenser une fortune colossale en dépenses militaires afin de transformer le pays en puissance militaire irrespectueuse de l’environnement.

    45 milliards pour l’achat de 65 chasseurs-bombardiers de luxe. Un contrat dont seulement 650 millions$ seront dépensés au Canada. En d’autres mots, les contribuables canadiens dépenseront 45 milliards$ dont 44,5 serviront à créer des emplois à l’extérieur du pays.

    Cette dépenses est dix fois plus élevée que le total de toutes les promesses électorales de M. Harper.

    En sabrant dans la fonction publique, il a handicapé l’aptitude de l’État à protéger ses citoyens. La sécurité du transport ferroviaire, une responsabilité exclusive du fédéral, a ainsi été remis entre les mains d’aventuriers.

    Et la pire catastrophe environnementale de l’histoire du pays (qui en a résulté) ne sera payée qu’à 50% par le fédéral, le reste est pelleté dans la cours du gouvernement du Québec.

    En misant tous nos oeufs économiques dans le panier des sables bitumineux, il a amoindri la diversité de l'économie canadienne, la rendant plus sujette à la récession.

  • Claude Bariteau - Abonné 26 septembre 2015 07 h 50

    Duceppe et le débat de jeudi

    Les propos de Duceppe à ce débat n'avait rien d'une défense des intérêts du Québec mais de l'affirmation de ceux-ci, ce qui ne pourra se concrétiser qy'en créant un pays différent de celui du Canada.

    À mons avis, c'est ce qui est ressorti clairement dans les dossiers qu'il a abordés, mais tout autant dans les refus de répondre aux questions qu'il a soulevées de la part des quatre chefs des partis canadiens.

    • Benoit Toupin - Abonné 26 septembre 2015 16 h 09

      Qui aurait gardé l'intérèt pendant 2 heures n'eut été des interventions efficaces de Monsieur Duceppe. Le reste n'était que formule toute faite déjà entendue à satiété...

      Devant la langue de bois qui permet au PC, PLC et NPD de tenter de sauver la chêvre et le choux dans la plupart des enjeux nationaux où les intérêts régionaux s'opposent, l'utilité du Bloc devenait évidente. Quand Monsieur Harper a dû expliquer sa position à l'égard de l'Arabie Saoudite, il devenait presque caricatural de voir les deux autres siffler en espérant ne pas avoir à dire leur point de vue...

      Monsieur Duceppe et Mme May ont cette liberté de parole qu'il ne faudrait absolument pas se passer pour la suite des choses...