Indifférence occidentale

Il y a une semaine seulement, pour mémoire, que la photo du petit Aylan Kurdi « a fait le tour du monde ». Et puis quoi ? Si l’Europe, en première ligne, continue de faire preuve d’une gênante désunion face à la plus grande crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, il se trouve que la communauté internationale dans son ensemble est coupable d’avoir très chichement volé au secours, en amont, des millions de Syriens qui se sont réfugiés en Turquie, au Liban et en Jordanie.


Mercredi, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a présenté aux États membres un plan détaillé de transfert d’urgence de 160 000 demandeurs d’asile pour faire face au déferlement d’hommes, de femmes et d’enfants — puisqu’ils sont bien des personnes avant d’être des chiffres — qui arrivent en Italie, en Grèce et en Hongrie. Et il en a profité pour plaider une fois de plus la nécessité pour les pays de l’Union européenne (UE) de convenir d’un système de quotas contraignant de répartition des réfugiés.

Les ministres de l’Intérieur des 28 pays membres se réuniront lundi prochain, 14 septembre, pour en débattre. Rendez-vous important à l’issue duquel il faudrait bien que l’Europe gagne enfin en cohésion. Vu cependant l’improvisation dont font preuve depuis des mois les gouvernements nationaux qui la composent, il serait étonnant que ce « test de solidarité », comme certains l’ont appelé, donne des résultats particulièrement concluants. David Cameron, premier ministre britannique, n’a pas été long à redire sa ferme opposition à l’idée de quotas obligatoires.

Prière, donc, de nous étonner. Faut-il répéter que les dizaines de milliers de migrants qui frappent aux portes du continent ne représentent, en fait, qu’une toute petite fraction de la population européenne et que, moyennant volonté politique et plus grande sensibilité humanitaire, leur accueil saurait s’organiser sans embûches ou distorsions sociales majeures ?

En l’occurrence, l’Allemagne — encore elle — a un rôle central à jouer dans cette crise, plus positif en tout cas que celui qu’elle a joué dans celle de l’euro avec la Grèce.

Favorable à un mécanisme permanent de répartition des réfugiés, l’Allemagne a, pour elle-même, des intérêts spécifiquement démographiques à ouvrir ses portes à l’immigration. Ensuite, le fait est qu’il y a communauté d’esprit entre Berlin et Athènes sur la question migratoire, ce qui n’est pas sans ironie. Voici que l’Allemagne saisit l’occasion de se refaire une beauté morale dans ses rapports avec les Européens qui lui en veulent pour l’intransigeance dont elle a fait preuve dans la crise grecque.

Quoi qu’il en soit, l’Europe aurait pu s’éviter au moins une partie de cette tragédie humanitaire si les appels de l’ONU au financement de l’aide avaient été mieux entendus. Environ le quart de la population syrienne (4 millions de personnes) a trouvé refuge en Turquie, au Liban et en Jordanie depuis 2011. Si beaucoup tentent aujourd’hui de se rendre en Europe au péril de leur vie, c’est un peu beaucoup parce que les conditions de vie leur sont devenues insupportables dans ces trois pays. Or, malgré ses appels répétés aux pays donateurs, les Nations unies n’ont reçu que le tiers des 4,5 milliards attendus cette année pour soutenir ces réfugiés. Au Liban, par exemple, 200 000 personnes ne reçoivent plus d’aide alimentaire depuis la semaine dernière. Avec le résultat que la négligence de la « communauté internationale », toute à sa guerre contre le groupe État islamique (EI), fait que les réseaux de passeurs font des affaires d’or. Une industrie qui se mesure en milliards de dollars, évaluait récemment la ministre de l’Intérieur de l’Autriche.

Pour tout le mal que l’on peut penser de l’attitude du premier ministre Stephen Harper en ce domaine, il reste que le président Barack Obama n’a pas fait mieux. En quatre ans, les États-Unis n’ont accueilli que 1500 réfugiés syriens (le Québec en a accueilli 650 depuis le début de l’année). Qu’entrent en considération des préoccupations sécuritaires, soit. Mais cela ne peut pas excuser un engagement américain aussi timide. Comme si les États-Unis n’avaient rien à voir avec la violence qui se déploie au Moyen-Orient. La crise migratoire n’est pas qu’européenne.

À voir en vidéo