Faire bouger Ottawa

Est-ce que ce sont les villes qui forceront la main au gouvernement conservateur, qui préfère toujours fermer les yeux et ne pas voir ses propres responsabilités dans le drame migratoire qui se joue de l’autre côté de l’Atlantique ? Espoir.


Pour Stephen Harper, la vie de campagne avait repris son cours vendredi matin, lorsqu’il a donné son point de presse quotidien à partir de Whitehorse. Tout sourire, il a vanté les réalisations économiques de son gouvernement et annoncé des mesures pour inciter touristes et chasseurs à fréquenter le Yukon. Un contraste indécent avec les images de ces désespérés qui au même moment, sur le sol de l’Europe, marchaient vers un espoir de monde meilleur.

La première question permise aux journalistes a heureusement porté sur cette crise des migrants et l’accueil que le Canada leur réserve. M. Harper a aussitôt remis les points sur les i : il a déjà parlé de ce sujet au début de la campagne, en promettant d’accueillir 10 000 réfugiés syriens ou irakiens de plus en quatre ans, et il n’a rien d’autre à ajouter. Faudrait suivre, m’sieurs-dames : les réfugiés, c’était le sujet du jour 9 de la campagne, là on en est au jour 34.

Cette manie de tout faire rentrer dans les petites cases n’a au fond rien de surprenant ; elle est en parfaite continuité avec la manière dont le gouvernement conservateur gère depuis longtemps le dossier « réfugiés ».

Bien avant la crise actuelle, sans aucun rapport avec elle, les conservateurs ont en effet entrepris, en 2010, une vaste réforme du système d’octroi du statut de réfugié. Le but : gérer plus rondement les demandes et en limiter le nombre. En fait, procéder plus rapidement signifiait que faute d’avoir les documents requis dans le délai raccourci désormais en vigueur, la demande serait rejetée, sans égard pour les difficultés matérielles de se les procurer. La lettre envoyée en mars dernier par Fatima Kurdi, la tante du petit Aylan, au ministre de l’Immigration, Chris Alexander, donne justement un exemple de ces exigences bureaucratiques démesurées qui bloquent la possibilité de venir au Canada.

La réforme de 2010 avait par ailleurs une prémisse, nouvelle : la méfiance envers les demandeurs de statut. Immigration Canada s’est mis à être encore plus pointilleux à leur égard. Même le parfait aspirant réfugié qui suit pas à pas la filière imposée devra attendre des années avant d’enfin entrer ici.

Il est donc faux de croire que le gouvernement conservateur n’a aucune responsabilité dans la crise actuelle. Ses propres politiques viennent compliquer la situation. Certes, le Canada ne sauvera pas à lui seul toutes les victimes du drame syrien — et personne ne le lui demande. Mais M. Harper nous trompe quand il agite ses objectifs de papier. L’accueil peut-il se concrétiser ? Difficilement. Pire encore, le nombre total de réfugiés, peu importe leur provenance, accueillis annuellement au Canada a diminué depuis quatre ans. Est-ce que les nouveaux objectifs dont il se vante engagent même le gouvernement ? Non, car le Canada a diminué le nombre total de parrainages faits par l’État, laissant à des organismes de bienfaisance aux moyens limités le fardeau et le poids financier des démarches d’accueil.

Libéraux, néodémocrates, Parti vert comme Bloc québécois dénoncent ces faux-semblants du gouvernement conservateur depuis bien avant la campagne électorale, bien avant qu’un tout-petit au chandail rouge se soit échoué sur une plage. Mais dans la fièvre d’une campagne électorale, ils sont aussitôt suspects de partisanerie, aux yeux de la population comme de ceux de M. Harper, qui ne les écoutera pas davantage qu’hier.

L’espoir vient donc des villes, de ces maires de Montréal, Toronto, Ottawa qui ont annoncé vendredi leur souci de s’impliquer concrètement pour que la crise migratoire sorte de son ronron bureaucrate et soit gérée sur le mode de l’urgence, avec soutien de leur part à la clé. Ce n’est pas une première. L’accueil massif fait aux boat people au Canada au tournant des années 80 eut pour point de départ des interventions de la mairesse d’Ottawa de l’époque, Marion Dewar, ce qui avait convaincu le gouvernement de Joe Clark de leur ouvrir les portes par dizaines de milliers, en simplifiant les procédures au maximum.

Le maire de Montréal, Denis Coderre, avait bien raison de s’exclamer vendredi, faisant référence à la mort déchirante du petit Aylan Kurdi : « Il ne faut pas que ce soit juste l’histoire d’une journée. » Les malheurs du monde nous ont rattrapés, il est plus que temps d’y faire convenablement face et de vite en convaincre Ottawa.

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