Le scandale de trop

Les élections présidentielle et législatives prévues pour dimanche au Guatemala se dérouleront dans un climat social et politique inédit — à tel point d’ailleurs qu’il n’est pas impossible qu’elles soient reportées. Mêlé à un scandale de corruption qui a déjà coûté leur poste à sa vice-présidente et au gouverneur de la Banque centrale, le président Otto Pérez Molina a démissionné jeudi après que le Congrès guatémaltèque eut levé son immunité et que la procureure générale eut annoncé l’ouverture contre lui d’un procès pour malversation.

Le scandale de corruption a été éventé en avril par la justice guatémaltèque avec le soutien de l’ONU : contre « rabais » de droits de douane, des importateurs auraient versé des dizaines de millions de dollars en pots-de-vin à des bonzes du régime. Le pays a beau être sorti de la guerre civile depuis 1996, son armée, sa classe politique et ses gens d’affaires ont continué de se remplir les poches en toute impunité. Si bien que, s’agissant de construire au Guatemala un système de justice indépendant, cette affaire pourrait représenter un tournant.

Pour le commun des Guatémaltèques, ç’aura été le scandale de trop. Il a provoqué pendant tout l’été dans la capitale des manifestations de masse comme le pays n’en avait jamais vécu, provoquant un ample mouvement de protestation — au-delà des clivages sociaux et ethniques qui sont profonds dans ce petit pays pauvre d’Amérique centrale. Que, donc, cette tempête populaire ait contribué à chasser de la présidence le général à la retraite constitue indéniablement un progrès pour la fragile démocratie guatémaltèque.

Le triomphe n’en demeure pas moins relatif. Les cercles de corruption ne sont pas défaits une fois pour toutes, bien entendu. Les probabilités sont en fait qu’ils sauront se reformer. M. Pérez Molina n’est pas candidat aux élections de dimanche, la Constitution imposant la règle du mandat unique. Le meneur du scrutin, Manuel Baldizón, est un riche homme d’affaires qui a fait fortune dans l’industrie hôtelière ; chef du parti de la Liberté démocratique renouvelée (!), il fait partie de la même classe politique corrompue que le président sortant. Son candidat à la vice-présidence fait face à des accusations de corruption relativement à une autre affaire…

Il se trouve que plus de la moitié des 15 millions de Guatémaltèques vivent dans la pauvreté, à faire les frais de la cupidité des élites. Avec le résultat que des dizaines de milliers d’entre eux tentent chaque année d’entrer clandestinement aux États-Unis. L’aventure est de plus en plus dangereuse. Autre crise humanitaire, toute proche, qu’il demeure tout à fait possible d’ignorer. Pas de photo qui fait le tour du monde pour ouvrir un instant les yeux.

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

2 commentaires
  • Luc Lévesque - Abonné 4 septembre 2015 07 h 03

    Plus ça change, plus c'est pareil.

  • Simon Parent-Pothier - Abonné 4 septembre 2015 14 h 19

    Enfin un article sur le Guatemala. Il est incroyable à quel point les médias ont ignoré les manifestions ininterrompues et pacifiques des dernières 19 semaines. Les policiers n'ont tabassé personne et aucun grabuge n'a été fait. Trop de journaliste détournent le regard lorsqu'il n'y a pas de sang versé. Une belle victoire pour ce pays qui va assez mal depuis longtemps.