Les heures noires

Il y a un contexte à l’absurde condamnation du journaliste canado-égyptien Mohamed Fahmy à trois ans de prison, samedi dernier au Caire. Et ce contexte est le suivant : les Égyptiens traversent l’un des chapitres les plus répressifs de leur histoire, deux ans après le coup d’État militaire qui a renversé l’islamiste Mohamed Morsi. Avec radicalisation à la clé de l’organisation des Frères musulmans.


Morsi chassé de la présidence en juin 2013 par les militaires après y avoir été porté par les urnes un an plus tôt, l’Égypte vit depuis deux ans des heures terriblement noires. Anéantis, les espoirs de démocratie suscités par le Printemps arabe… La répression dans les rangs des Frères musulmans dont était issu Mohamed Morsi aurait fait au moins 1400 morts, tandis que des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées, dont plusieurs centaines condamnées à la peine capitale dans des procès de masse expéditifs, considérés par l’ONU comme « sans précédent dans l’histoire récente du monde ».

Il y a des décennies que les Égyptiens vivent sous le joug d’un État policier. Il l’est devenu un peu plus il y a deux semaines avec la ratification par le président-maréchal Abdel Fattah al-Sissi d’une nouvelle loi antiterroriste qui se trouve, dans les faits, à restreindre tous azimuts la liberté de presse et d’expression. Un citoyen pourra faire l’objet, en vertu de cette nouvelle loi, d’une enquête pour activités terroristes pour avoir simplement « troublé l’ordre public et la paix sociale ».

C’est dans ce contexte que le journaliste Mohamed Fahmy et deux de ses collègues du réseau qatari Al-Jazeera ont été condamnés à trois ans de prison, au terme d’un procès bidon et politisé, pour avoir enfreint les règles encadrant la pratique journalistique et disséminé de « fausses nouvelles ». Procès politisé puisque, sur le fond, le journaliste canadien et ses collègues sont les victimes et les instruments de l’affrontement auquel se livrent l’Égypte et le Qatar, proche des Frères musulmans.

Ce qui complique manifestement la tâche d’Ottawa, sans pour autant l’excuser de ne pas encore avoir trouvé une façon de faire libérer M. Fahmy afin qu’il puisse rentrer au Canada.

Tout juste arrivé au pouvoir, le président Barack Obama était allé à l’Université du Caire en juin 2009 tendre la main au monde musulman dans un grand discours — intitulé « Un nouveau départ » — censé marquer une rupture avec les années de guerre de George W. Bush. Éteignoir, Noam Chomsky avait détonné dans le concert des applaudissements en faisant valoir que les propos joliment tournés du nouveau président n’annonçaient pas pour autant des changements notables dans la politique américaine face à Israël et au Moyen-Orient. M. Chomsky n’aura pas eu tort. La politique étrangère de Washington est demeurée dangereusement militariste. À une formidable exception près : l’accord nucléaire avec l’Iran.

Il reste que, face à la descente aux enfers qui vit la société égyptienne, les pays occidentaux, à commencer par les États-Unis, sont restés les bras croisés — vu l’importance militaire et géostratégique de l’Égypte. Contre une aide américaine de 1,3 milliard par année, le Congrès exigeait auparavant du gouvernement égyptien, du moins pour la forme, qu’il fasse des efforts en matière de respect des droits de la personne. Il ne s’en donne même plus la peine.

À la répression exercée par le régime se conjugue ensuite une dérive violente au sein des Frères musulmans. Les attentats terroristes se sont multipliés depuis deux ans. Une partie de l’organisation fait dissidence et se radicalise devant le retour de la dictature et l’échec du soulèvement populaire de 2010-2011. L’horizon égyptien est épouvantablement bouché.

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