Harper l’activiste

Les Nations unies ont lancé un appel au Canada pour qu’il rétablisse sa contribution au financement du programme éducatif de l’agence onusienne responsable des réfugiés palestiniens au Moyen-Orient. Cette intervention, en plein coeur de la campagne électorale, vient rappeler à quel point la politique étrangère du Canada a changé sous le gouvernement de Stephen Harper.

La volonté de ce gouvernement d’aborder les relations internationales différemment de ceux qui l’avaient précédé ne tarda pas à se manifester. Élu en janvier 2006, il se trouve dès l’été suivant confronté à une nouvelle crise au Moyen-Orient. Le Hezbollah a attaqué Israël, qui réplique en bombardant les positions de ce groupe au Liban. Des citoyens canadiens sont tués et le Canada doit lancer une opération de rapatriement de milliers de Libanais qui ont la citoyenneté canadienne. Mais alors que dans toutes les capitales on invite Israël à faire preuve de retenue, le nouveau premier ministre qualifie de « mesurée » sa réaction aux attaques du Hezbollah. Il est le seul à lui donner son appui.

Cette première rupture amorce la mise en place d’une nouvelle politique étrangère du Canada. Une politique musclée. Ce sera la fin du rôle traditionnel de médiateur et facilitateur que cherchaient à jouer les gouvernements canadiens, tant libéraux que conservateurs, depuis 50 ans. Au lieu de ça, le Canada prendra parti. Au Moyen-Orient, il deviendra l’allié le plus loyal d’Israël, dont il se portera à la défense sans nuances. Il s’engagera dans l’action militaire, en Afghanistan et en Libye, au Mali et en Irak. Son rôle sera souvent plus symbolique qu’autre chose — le Canada n’est qu’une puissance moyenne, après tout —, mais Stephen Harper tient à être aux côtés de ses alliés lorsque ça chauffe. Dans son esprit, le Canada ne peut penser être une voix respectée sur la scène internationale et rester sur le banc quand l’action commence.

Les alliés du Canada, à commencer par les États-Unis, ont apprécié ce virage qui marquait la fin d’une certaine neutralité canadienne. Ailleurs, des regrets se manifestèrent ouvertement, dont le gouvernement Harper put prendre la mesure lorsqu’il voulut obtenir l’un des sièges électifs au Conseil de sécurité des Nations unies. Il espérait par là avoir confirmation que le Canada gardait malgré tout son influence et le respect de la communauté internationale. Alors que par le passé le Canada avait toujours obtenu ce siège chaque fois qu’il avait posé sa candidature, cette fois il échoua. On lui préféra le Portugal. La gifle était magistrale.

 

Les changements apportés par les conservateurs à la politique étrangère canadienne n’ont pas été précédés d’un livre vert ou blanc qui aurait soumis au débat public les orientations nouvelles proposées, comme les gouvernements précédents l’avaient fait à quelques reprises au cours du siècle précédent. Ils procédèrent morceau par morceau. Un jour, on apprenait qu’un nouveau traité de libre-échange était en négociation. Un autre, qu’on reniait l’accord de Kyoto sur les changements climatiques, pour finir par constater qu’une nouvelle politique venait d’être élaborée en vase clos et qui à bien des égards est à l’opposé de celle qui avait guidé l’action du Canada pendant une époque maintenant révolue.

Sans surprise, les changements mis en place par les conservateurs s’inspirèrent de valeurs morales de droite. Dans le domaine de l’aide humanitaire, ce ne fut que cela. C’est ainsi que l’on créa un Bureau pour la liberté de religion ; que l’on soumit les programmes d’aide à la santé maternelle à des restrictions pour interdire le recours à l’avortement ; que l’on déplaça les budgets consacrés à l’éducation des enfants palestiniens vers des activités correspondant davantage aux valeurs canadiennes, telles que la police et le système de justice.

Sur la question des droits, le gouvernement voulut se faire d’emblée doctrinaire. Dès sa première participation à une réunion du G8, il se permit de faire la leçon au président chinois. Le Canada n’allait pas renoncer à défendre les droits de la personne pour des questions d’argent. Mais en ce domaine, le réalisme d’affaires lui fit vite oublier ses principes. Avec la Chine, comme avec l’Arabie saoudite, il favorise maintenant un discret dialogue pour ne pas mettre en cause de lucratifs contrats qui valent bien que l’on ferme les yeux sur les coups de fouet et la prison aux blogueurs qui réclament la liberté de parole. Un dilemme moral qu’il a su surmonter sans grave problème de conscience, semble-t-il.

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