Le réveil de l’État irakien?

Les signes sont faibles, mais ils sont là néanmoins. Les parlementaires irakiens, habitués à s’entre-déchirer, ont fait preuve la semaine dernière d’une rare communion d’esprit en votant un ample programme de réformes politiques et de mesures anticorruption. Le fait est que la lutte contre le groupe État islamique (EI) passe par les armes, sans doute, mais plus fondamentalement par la construction d’un Irak fonctionnel et inclusif. La classe politique irakienne l’aurait-elle enfin compris ?​
 

Cuisant sous des chaleurs de 50 degrés Celsius, les Irakiens sont descendus nombreux cet été dans les rues de Bagdad, de Bassora et d’autres villes du pays pour dénoncer la corruption qui nécrose le gouvernement et réclamer qu’on améliore les services publics, nommément l’approvisionnement en électricité. Cet élan d’exaspération aura eu ceci d’exceptionnel qu’il a mobilisé les Irakiens au-delà de leurs clivages tribaux et religieux.

Ensuite, il y a une semaine et demie, l’ayatollah Ali al-Sistani, principale autorité religieuse chiite du pays, a pris fait et cause pour les manifestants en demandant au gouvernement de « répondre aux demandes légitimes des citoyens ». Geste exceptionnel, là encore : Al-Sistani intervient rarement dans la vie publique et politique du pays. L’homme n’est pas un tenant d’une théocratie à l’iranienne. Il défend, du reste, l’idée d’un Irak fondé sur sa diversité ethnique et religieuse.

D’où, il y a quelques jours, l’adoption unanime par le Parlement irakien d’un plan de réforme présenté par le populaire premier ministre, Haider al-Abadi, entré en fonction il y a un an en remplacement, sous pressions américaines, de l’imbuvable Nouri al-Maliki. Le plan prévoit d’élaguer l’appareil gouvernemental en supprimant plusieurs ministères et postes qui sont depuis des années assignés par quota à des chiites, à des sunnites et à des Kurdes dans l’espoir, ce qui ne s’est guère avéré, de créer un gouvernement plus inclusif. Dans les faits, ces quotas n’ont fait que grossir les rangs de la fonction publique, par clientélisme et pots-de-vin, d’employés inutiles et incompétents. Seront également relancées les enquêtes de corruption au sein du gouvernement. Al-Abadi compte sur le fait que ce dégraissage permettra à l’État de mieux s’attaquer à la rénovation des infrastructures délabrées du pays.

L’initiative et le ralliement des parlementaires de toutes tendances ont fait souffler un vent d’espoir. L’espoir que le pays retrouvera une certaine stabilité. « Je pense que c’est un nouveau chapitre pour un nouvel Irak », a déclaré un député sunnite particulièrement enthousiaste.

L’État irakien né en 2003 de l’invasion anglo-américaine et du renversement de Saddam Hussein est, en effet, un édifice bringuebalant, un amoncellement de fiefs qui a d’urgence besoin d’être retapé. Pour autant, mettre en oeuvre les réformes annoncées sera une autre histoire. Beaucoup d’abus de privilèges trouveront à se perpétuer autrement. Comment, ensuite, procéder à ce ménage en évitant qu’à terme il ne fasse que creuser les violences sectaires et les méfiances de la minorité sunnite ?

Le régime de Bagdad ne contrôle plus que le tiers du territoire national. Des attentats meurtriers continuent d’être commis avec une tragique régularité dans l’indifférence internationale. La lutte contre l’EI est de moins en moins le fait de l’armée nationale et de plus en plus celui des organisations paramilitaires chiites soutenues par l’Iran voisin. Sans compter que le budget de l’État est grevé par la chute des prix du pétrole…

Les défis sont énormes. Plusieurs doutent, en fait, que le gouvernement ait à sa disposition les compétences nécessaires pour y faire face. En aura-t-il même longtemps la volonté politique ?

Défis d’autant plus grands que l’EI serait, lui, en train de se constituer, dans la terreur absolue, en un État réel qui fonde précisément une partie de sa légitimité sur l’absence de corruption des autorités.

Urgence d’autant plus grande pour l’État irakien qu’un an après le début des bombardements menés en Irak et en Syrie par la coalition réunie autour des États-Unis, il est communément admis, y compris au sein des services de renseignements américains, que l’EI n’a pas été affaibli, et encore moins vaincu. Tout au plus l’organisation a-t-elle été endiguée.

« Au lieu de fusils, qu’on nous donne plutôt les moyens de nous épanouir, de vivre noblement, et dans la paix », a écrit Pierre Bourgault, quelque part, dans les années 1960. Ce ne sont pas les armes qui vaincront l’EI, c’est une société irakienne apaisée, à laquelle on aura donné les moyens de vivre en sécurité.

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