Les conservateurs victimes d’eux-mêmes

La campagne électorale en vue du scrutin du 19 octobre est à peine entamée qu’une première tendance se dessine. Le désir de changement des électeurs, manifestement élevé, met le Parti conservateur sur la défensive. Tout se ligue contre lui, surtout son passé qui vient le hanter.


Les résultats du sondage Léger-Le Devoir-Le Journal de Montréal-Le Journal de Québec de ce jour nous montrent le Parti conservateur en perte de vitesse, troisième avec 27 % des intentions de vote. C’est cinq points de moins qu’il y a quelques semaines, mais le portrait devient beaucoup plus dramatique lorsque comparé aux 39,6 % des suffrages obtenus par ce parti à l’élection de mai 2011.

Ces mauvais résultats ramènent le Parti conservateur là où il était au lendemain de l’élection de 2004. C’était la première prestation électorale de ce parti né quelques mois auparavant de la fusion entre le Parti progressiste conservateur et l’Alliance canadienne, elle-même issue du Reform Party. Grâce à cette union des forces de la droite, Stephen Harper devint chef de l’opposition officielle, puis à l’élection suivante premier ministre, mais à la tête d’un gouvernement minoritaire. Il n’obtint la majorité qu’il recherchait qu’en 2011.

Dans une campagne aussi longue que celle-ci, il ne faut rien exclure. Il serait cependant étonnant, vu le désir de changement exprimé par trois Canadiens sur cinq, que les conservateurs regagnent le niveau d’appui de 2011. À l’inverse, il est difficile d’imaginer que la glissade se poursuivre jusque sous la barre des 20 %, comme cela est arrivé au Parti libéral de Michael Ignatieff. Stephen Harper peut compter sur un noyau solide d’appuis qui lui vient du Reform Party. Celui-ci avait été créé en réaction notamment au délabrement moral du Parti progressiste conservateur de Brian Mulroney.

Ces militants de la première heure commencent toutefois à être déçus par leur parti qui semble atteint des maux qui avaient accablé le gouvernement Mulroney. Le scandale du Sénat ne peut que les affliger profondément, eux à qui on avait promis une réforme de cette institution, celle du Sénat triple « E » (élu, efficace, égal), qui non seulement n’est pas venue, mais qu’on a rendue encore plus partisane en y nommant des gens qui ont abusé de leurs privilèges. Le procès en cours du sénateur Mike Duffy nous apprend d’ailleurs que la stratégie de camouflage des dépenses du sénateur Duffy avait pour but essentiellement d’éviter que n’apparaisse au grand jour le délabrement moral du gouvernement Harper, fruit de l’usure du pouvoir que l’on constatera chaque jour que durera le procès Duffy.

La chance de Stephen Harper est que ce noyau d’électeurs de droite n’a nulle part ailleurs où aller. Son malheur est qu’il semble par contre avoir perdu ces électeurs nouveaux qu’il avait pu gagner au fil des années en ciblant des groupes particuliers. Ces derniers mois, il a flatté les jeunes familles avec ces chèques d’allocations familiales doublées envoyées à la toute veille du déclenchement des élections. Il a courtisé de façon ouverte la communauté juive en faisant du Canada le meilleur allié d’Israël et fait de même avec la communauté ukrainienne.

Ce clientélisme n’a de toute évidence pas donné les résultats escomptés. Malgré les milliards dispensés aux jeunes familles, le NPD est perçu comme celui qui a les meilleures politiques en matière de soutien aux familles de la classe moyenne, ce que révèle le sondage Léger.

Si personne n’est dupe des tactiques conservatrices, libéraux et néodémocrates ne sont pas encore arrivés à se démarquer. La course à trois, si elle se maintenait, pourrait conduire à un gouvernement minoritaire. On reviendrait à la situation qui a produit de 2004 et 2008 trois gouvernements minoritaires alors que les électeurs n’avaient osé accorder un chèque en blanc à aucun des partis en lice. L’appui donné au parti appelé à former le gouvernement était conditionnel. À nouveau, les électeurs ont manifestement des réserves, davantage envers le gouvernement sortant qu’envers les néodémocrates et les libéraux. Devant le doute, la perspective d’un gouvernement minoritaire peut de fait apparaître rassurante.

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