Redessiner l’espace urbain

Le premier anniversaire des événements survenus à Ferguson tournant à la violence et à l’état d’urgence, le débat de société continue de tourner principalement autour des questions de réforme policière. Mais c’est oublier que la ségrégation raciale est inscrite dans la façon très concrète dont les villes américaines se sont développées.

Un jugement de la Cour suprême des États-Unis est venu rappeler en juin dernier aux gouvernements des États et des municipalités que la loi de 1968 sur l’accès au logement (Fair Housing Act) leur interdit d’utiliser l’argent fédéral à des fins qui se trouvent à perpétuer la ségrégation raciale. Il y avait lieu de le leur rappeler, puisqu’il s’agit d’un détournement de mission auquel se livre un grand nombre d’entre eux depuis des décennies. « Plutôt que de construire des logements subventionnés dans des quartiers multiraciaux offrant un meilleur accès à l’emploi et à des écoles de bonne qualité, résume le New York Times, les gouvernements ont souvent creusé l’isolement racial en bâtissant ces logements dans des ghettos qui existaient déjà. »

On s’y prend de toutes sortes de façons. La cause entendue par la Cour suprême concernait l’utilisation d’un crédit d’impôt fédéral par le Texas, un État par ailleurs notoirement connu pour les efforts qu’il fait pour restreindre le droit de vote des électeurs noirs. La preuve a été faite que l’État perpétuait la ségrégation en octroyant une part disproportionnée d’allégements fiscaux à des projets immobiliers dans des quartiers pauvres majoritairement noirs. La même chose s’est produite à Minneapolis-Saint Paul, au Minnesota : les promoteurs ont concentré la construction de logements sociaux dans des quartiers pauvres au nom du « développement économique », ce qui n’a fait en réalité qu’aggraver la concentration de la pauvreté et approfondir le phénomène de ségrégation contre lequel la loi fédérale est censée lutter.

Les émeutes de Ferguson, en banlieue de Saint Louis, et la série d’affaires de brutalité policière qui se sont produites depuis un an ont mis le doigt sur le problème grave et institutionnalisé — mais depuis toujours balayé sous le tapis — que constituent les pratiques discriminatoires appliquées par les tribunaux et les services policiers à l’égard des Afro-Américains. Ce qui s’est passé ces tout derniers jours à Ferguson montre que le défi demeure énorme, en dépit d’une certaine prise de conscience collective.

On en oublie cependant que la discrimination est inscrite dans l’histoire du développement des villes américaines et que la lutte contre le racisme passe nécessairement par un partage et un accès plus équitable à l’espace urbain et à ses ressources. C’est une tâche — recoudre dans cette perspective le tissu social des villes — à laquelle les États-Unis ne sont pas les seuls à faire face, évidemment.

Un autre cas parlant est celui de Tompkinsville, sur Staten Island, à New York. C’est sur un trottoir de Tompkinsville qu’Eric Garner, un Noir âgé de 44 ans, est mort aux mains d’un policier en juillet 2014.

Dans les années 1960 fut construite une autoroute sur l’île dans le cadre de grands travaux de « renouveau urbain ». Cette autoroute, séparant le nord du sud de Staten Island, n’allait pas constituer qu’une barrière physique. Elle allait exacerber durablement les différences raciales et les inégalités économiques entre le nord pauvre habité par les Noirs et le sud blanc plus aisé.

La colère de la communauté noire explose aujourd’hui en émeutes et en violences que les médias et les autorités aiment bien réduire, du reste, à des affrontements entre voyous et policiers. Il y a pourtant continuité avec le mouvement des droits civiques des années 1950 et 1960. La colère a les mêmes racines, s’agissant fondamentalement pour la minorité noire d’avoir librement accès à l’espace public — liberté de voter, d’obtenir une éducation de qualité, de circuler dans sa voiture sans risquer à tout moment d’être intercepté par une autopatrouille pour des vétilles…

Il se trouve que la société américaine est entrée, dans son ensemble, dans un processus de métamorphose démographique. Si bien que la carte mentale des Américains est en train de changer, en mieux. Et que la communauté noire n’a pas fini de se mobiliser.

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