Tempête de sable

Il y a des terrains où un politicien se gardera de mettre les pieds en campagne électorale pour éviter de perdre le contrôle de son message. C’est arrivé samedi à la candidate vedette du NPD dans Toronto Centre, Linda McQuaig, qui a osé s’avancer sur celui des sables bitumineux. Son propos : il faudra laisser sous terre une grande quantité de ce pétrole pour atteindre les objectifs canadiens sur le plan des changements climatiques.

Propos sacrilège que celui-là pour des oreilles albertaines. La députée albertaine Michelle Rempel a tout de go accusé le NPD de vouloir fermer l’Alberta. Ses collègues conservateurs provinciaux ont renchéri, suivis du premier ministre Stephen Harper. Réaction immédiate du chef néodémocrate, Thomas Mulcair, qui a donné un appui à l’exploitation des sables bitumineux… dans un contexte de développement durable.

L’enjeu n’est pas les changements climatiques, mais les quelques sièges que le NPD pourrait ravir aux conservateurs en Alberta. Depuis l’élection du gouvernement néodémocrate de Rachel Notley, ils ne cessent de prédire le « désastre » (le mot est de Stephen Harper lui-même) que représente le NPD depuis qu’il est au pouvoir, ce qui a coïncidé avec la crise du prix du pétrole. L’idée est de faire croire que ce sera pire avec un gouvernement Mulcair à Ottawa.

Ce qu’a dit Mme McQuaig samedi n’est bien sûr pas tiré du programme du NPD. Elle avait puisé aux études scientifiques de nombre de chercheurs qui ont démontré que, pour limiter à un maximum de deux degrés le réchauffement de la planète, il faudra laisser sous terre plus de la moitié des réserves prouvées de pétrole, de gaz et de charbon. Ce constat est au coeur du débat sur les changements climatiques. Pour ralentir le réchauffement de la planète, il faudra remplacer les énergies sales par des énergies propres et donc, oui, laisser une partie du pétrole tiré des sables bitumineux.

Dire brutalement une telle chose ne se fait pas en contexte électoral. Aussi le NPD nous parle-t-il de rétablir les processus de réglementation en matière d’énergie, de faire payer les gros pollueurs, de renforcer les lois qui protègent les lacs et rivières, tout cela en même temps qu’il donne son appui au pétrole des sables bitumineux et souligne la nécessité de pouvoir le transporter de façon sécuritaire. Clairement, cela veut dire quoi ? On ne le sait. Certes, Thomas Mulcair a une feuille de route environnementale crédible, mais il lui faudra mettre de la chair autour de ces grandes formules qui, pour l’instant, demeurent vides de sens. Les Canadiens sont conscients de la nécessité de fixer des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Ce qu’il faut leur dire, c’est comment on le fera.

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12 commentaires
  • Guy Rivest - Abonné 11 août 2015 06 h 15

    Deux poids, deux mesures ?

    La Colombie-britannique a refusé le transport par oléoduc du pétrole sale de l'Alberta vers la côte ouest de même que les États-Unis l'ont refusé vers le Texas. Pourquoi ce serait mauvais pour eux, mais bon pour le Québec ?

    • Gaétan Fortin - Inscrit 11 août 2015 10 h 16

      Parce qu'au Québec le pétrole destiné aux provinces maritimes (ou
      à l'étranger) continuera d'emprunter le rail. Depuis Lac Mégantic,
      inutile de préciser le danger que cela représente pour de
      nombreuses localités.

      L'oléoduc, à part quelques tronçons dont il faudrait exiger la
      protection, ne présente pas les mêmes risques. Et les éventuels
      dégats, sont réparables - sur le moyen ou long terme, il est vrai.

    • Hélène Paulette - Abonnée 11 août 2015 14 h 07

      Monsieur Fortin, il n'a pas à emprunter les rails puisqu'on a toujours pas de wagons sécuritaites ni d'inspection crédible de l'état des rails... Ce pétrole est destiné à l'exportation, nous n'avons pas à en faire les frais.

    • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2015 15 h 13

      Comme on le sait, le pipeline devra traverser le Saint-Laurent et de multiples cours d’eau. Rien ne peut justifier le risque d’un déversement dans le Saint-Laurent (ni sans doute les autres cours d’eau d’ailleurs). Le majestueux fleuve, sa flore et sa faune marine sont déjà sous attaque sur plusieurs fronts, et une telle éventualité serait un désastre.

      Même si rien ne peut justifier ce risque, ce par quoi on le justifie ne convainc pas comme raison, à savoir, favoriser l’exportation de pétrole produit par les sables bitumineux. Bien sûr, on nous présente la renaissance ou la non-extinction des raffineries du Québec comme hochet pour tenter de nous convaincre, mais il faut tenir compte de tous les éléments.

      Autre motif de s’opposer : dans le cadre de ce plan, en plus de faire un nouveau pipeline, on consacrerait au transport du pétrole le pipeline consacré au transport de gaz naturel au Québec. Or, le gaz naturel est moins polluant que le pétrole. Ceci augmenterait le coût de l’approvisionnement en gaz naturel au Québec.

      On invoque aussi le fait que le transport par train ou par d’autres moyens est moins sécuritaire que le pipeline. On invoque que si le pipeline s'arrête aux Grands Lacs et que le pétrole remonte le Saint-Laurent en navire, que ça ne sera pas beaucoup mieux.

      Or, il est également possible de limiter le transport du pétrole par ces autres moyens. Maintenant. Dans le cadre consitutionnel actuel. Comme l'a fait la Colombie-Britannique.

      Cette conclusion a été en partie suscitée par une réponse de Mme Hélène Paulette à une intervention antérieure où je manifestais beaucoup d’hésitations sur cette question (ainsi que par ma propre réflexion, bien sûr- quand même!).

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 août 2015 07 h 25

    On évite ce qu'on peut éviter

    Le sujet des sables bitumineux fait partie des débats les plus chauds de la décennie et, bien sûr, de cette campagne.

    Lorsqu'il s'agira d'orienter la politique monétaire, les grandes lignes économiques, le budget, les mesures écologiques, la politique avec les autochtones, l'aide à l'industrie, en fait je n'en finirai jamais d'énumérer, chaque fois il faudra passer les mains, ou la tête, dans le sable. C'est, pour reprendre un mot beaucoup trop à la mode, un "incontournable". En fin de comptre rien ne concerne PAS les sables.

    Mais voilà, le bitume est aussi un baril de poudre pour les politiciens. Tous voudront l'éviter (sauf Duceppe), tous seront pour dans l'Ouest et à Terre-Neuve et contre, ou au moins dubitatifs en façade, au Québec. Et personne ne le nommera seulement s'il en a la chance.

    Une fois ceci dit, chaque événement sur le sujet devient anecdotique, celui dont vous faites mention comme les autres.

    Il est nécessaire que les journalistes harcèlent les chefs jour après jour pour les obliger à la clarté totale. Je dirais que c'est le plus grand enjeu de cette élection, celui qui non seulement demande, mais aussi peut facilement recevoir les explications les plus détaillées, les plus techniques, les plus transparenctes en autant que les spécialistes des médias font leur travail.

    Alors la vraie question est selon moi: pour une fois, est-ce que les journalistes feront leur travail, ou bien resteront-ils dans l'anecdotique ?

    • Louise Melançon - Abonnée 11 août 2015 10 h 24

      Je suis tout à faiti en accord avec vous... Les journalistes doivent absolument poursuivre les politiciens sur cette question!

  • Gilles Théberge - Abonné 11 août 2015 09 h 39

    Comment est-ce possible?

    Exploiter les sables bitumineux et développement durable, puisque l'on sait, ce n'est pas une simple croyance, que ce pétrole est le plus sale qui soit? C'est ou bien un sophisme ou simplement, et de fait, particulièrement antinomique!

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 août 2015 10 h 43

      De toute manière, même le pétrole le plus propre ajoute à l'effet de serre.

  • Pierre Soucisse - Abonné 11 août 2015 10 h 53

    Bravo Linda

    Mulcair devrait peut-etre écouter plus son monde .

  • Raymond Labelle - Abonné 11 août 2015 15 h 30

    Plus de pétrole classique globalement, moins de bitumineux produit localement.

    La raison invoquée pour le pipeline ou, plus généralement, pour le transport du pétrole bitumineux vers le Saint-Laurent est son exportation. Comme je n’ai pas le temps de chercher, je me demande : qui va acheter ce pétrole ? Les États-Unis visent l’autonomie, le Venezuela alimente l’Amérique latine et l’Europe a déjà ses sources d’approvisionnement.

    Quoiqu’il en soit, on voit que la baisse des prix du pétrole affecte, pour le court terme, la production de sable bitumineux, plus cher à produire. Pendant que cette situation (probablement temporaire) dure, il sera moins question d’exportation de ce pétrole en particulier. La présence accrue de l’Iran sur le marché risque d’accentuer ce phénomène.

    On peut s’en réjouir pour nous (enfin, disons que ce « nous » ne comprend peut-être pas l’Alberta, entre autres) mais globalement, la baisse des prix du pétrole veut dire une utilisation encore plus grande de cette ressource.

    Ainsi, nous sommes devant ce paradoxe : plus le prix du pétrole baisse, plus nous pouvons nous réjouir localement devant l’éloignement possible de la perspective de transport de pétrole bitumineux sur notre territoire, mais plus nous devons nous désoler globalement devant l’exploitation accrue du pétrole en général à l’échelle de la planète.