Respect des lieux

Phyllis Lambert, qui a plus fait pour la sauvegarde du patrimoine au Québec que la quasi-totalité de nos élus, passés ou actuels, s’est inquiétée à son tour cette semaine de la transformation de la Maison Alcan à Montréal. Un autre dossier où le recul tient lieu de progrès et qui démontre l’allergie qui sévit ici face à l’intelligence patrimoniale et urbanistique.


Chaque année amène son nouveau lot d’édifices ou de lieux patrimoniaux, ou simplement d’intérêt historique, menacés par les visées de promoteurs ou par les obsessions d’élus qui croient s’y connaître en matière urbanistique. Après tout, tout ça n’est qu’affaire de goûts, comme a dit le maire de Montréal, Denis Coderre, face aux critiques qui entourent le réaménagement annoncé de la Maison Alcan, au centre-ville montréalais.

Et pourtant, les goûts personnels du quidam, de son élu et du promoteur qui rôde, n’ont rien à faire ici. Le développement d’une ville est affaire de planification dans la continuité de la trame urbaine et dans le respect de son essence. Même dans un centre-ville comme Montréal, les tours ne se bâtissent pas n’importe où, n’importe comment. Les villes européennes que les touristes admirent ne souffrent pas, elles, d’improvisation.

En début de semaine, Phyllis Lambert, qui a fondé le Centre canadien d’architecture, a vertement critiqué dans le quotidien The Gazette l’approche du maire Coderre, en évoquant non seulement le sort de la Maison Alcan qui sera affublée d’une tour de 30 étages, mais aussi d’autres projets de développement. L’ère de Jean Drapeau est de retour, se désolait-elle : il n’y a ni vision ni plan d’ensemble.

Pour la Maison Alcan, la Ville se retranche derrière le processus de consultation suivi. Mais qui sera dupe d’une rencontre publique tenue au lendemain de la Fête nationale et d’un registre pour s’opposer ouvert en plein mois de juillet, sans que rien n’indique que la Maison Alcan était concernée… Mme Lambert se rebiffe avec raison face à ce respect tout technique de la loi.

La Maison Alcan, hélas, n’est qu’un cas dans le lot de décisions irréfléchies qui parsèment l’année 2015 : l’édifice Le Phare à Québec, la démolition de la sculpture Dialogue avec l’histoire dans la même ville, le sort incertain qui attend le square Viger à Montréal. On peut aussi évoquer la transformation en condos de ce qu’il reste du Domaine-de-L’Estérel, dans les Laurentides, splendide illustration de l’art déco des années 30 que la municipalité de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson a voulu protéger mais qui vient d’y renoncer en lui retirant le statut de bien patrimonial. Même quand des élus veulent bouger, le promoteur finit souvent par avoir raison : suffit de laisser le lieu se dégrader.

Les lois ont donc leurs limites. Et elles en auront tant qu’au Québec on n’aura pas développé une sensibilité face à l’histoire qui permettrait notamment de sortir de ce que le spécialiste Gérard Beaudet appelle l’« urbanisme de promoteurs ». La Maison Alcan est en soi un témoignage du succès de l’intégration du passé et de la modernité en architecture. Or cette réussite a un nom : David Culver. Montréalais passionné de sa ville qui était alors à la tête d’Alcan, il tenait mordicus à ce que l’édifice reflète la grandeur passée et actuelle de la rue Sherbrooke.

Cette ténacité est rare. Il y a quelques années, Le Devoir s’était livré à une analyse du désamour du Québec envers son patrimoine. Explication : le seul mythe fondateur qui tienne, c’est la Révolution tranquille. Le reste nous indiffère, les éléments forts du passé étant liés à l’Église ou à la communauté anglophone. Et rien dans le système d’éducation n’encourage à sortir de notre présentéisme. Nous devons donc tout à une poignée de militants du patrimoine. Hélas, leurs victoires sont rares et l’écoute des élus bien relative. Petit Québec va.

6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 août 2015 07 h 26

    Sommes nous que des éphémères

    Faut-il accepter que le libéralisme économique balaie tout sur son passage, une société peut-elle n'etre qu'un hamas de matiere recyclable, j'aime bien les communications modernes mais que restera-t-il, apres notre passage, n'est ce pas ce que nous font voire avec force beaucoup des pays du moyen orient, apres le passage des casseurs , ont-ils tords , est ce, ce que nous voulons, etre que des éphémères

  • Gilles Gagné - Abonné 7 août 2015 07 h 30

    Petit Québec par la petite éducation, la meute dirigeante aura imposé en douce ses diktats. Une autre belle sortie indispensable Mme Boileau, bravo pour votre voix à laquelle manque trop d'autres.

    • Louise Melançon - Abonnée 7 août 2015 09 h 39

      Tout à fait d'accord avec vous... Merci madame Boileau!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 août 2015 11 h 05

      En effet...c'est à pleurer!

      "Et rien dans le système d'éducation ...(en commençant au primaire)
      n'encourage à sortir de notre présentéisme" qui est une sorte de "nombrilisme"...fort à la mode de nos jours.

      Merci à Josée Boileau et à Phyllis Lambert, femmes d'exception.

  • Bernard Morin - Abonné 7 août 2015 08 h 12

    Un Québec de plus en plus petit et un gros Montréal!

  • Bernard Terreault - Abonné 7 août 2015 08 h 22

    Élégance traditionnelle

    La "Rue" Sherbrooke, qu'on aurait plutôt dû appeler "Avenue", était un joyau. Suffisamment large et longue pour donner une perspective, elle était bordée presque uniquement d'édifices d'architecture traditionnelle de hauteur modérée. Elle donnait de Montréal une image de ville riche et élégante. Pourquoi défigurer ce joyau? Et cela peut se faire sans entraver le développement de la ville moderne, et même hypermoderne si l'on veut, juste une centaine de mètres plus bas, à partir du "Boulevard" De Maisonneuve (encore un mal nommé qui n'a rien d'un boulevard).